‹ ChérieChapitre 18 sur 20 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

La chose avait été d'abord presque promise, puis remise à plus tard, puis enfin décidément accordée, et la voiture, qui menait la petite-fille du maréchal chez le grand couturier de Paris, était en train de dépasser le pont delà Concorde. « Oui, que les petites amies de Chérie se le disent. Chérie aurait à son premier bal une robe de Gentillat! » Et ce grand bonheur se trouvait être si émotionnant qu'il la faisait silencieuse pendant tout le trajet.

Il s'éveillait en même temps chez la jeune fille une curiosité un peu inquiète de l'endroit où elle allait, et que son imagination, d'après les racontars des unes el des autres, se figurait

'*,omme un endroit à la fois louche et attirant, et d'où se répandaient dans la ville des ruines et des catastrophes. Elle apercevrait peut-être là aussi, de tout près, de ces femmes dont on se disait devant elles le nom tout bas à l'oreille, de ces femmes que Gentillat avait la spécialité d'habiller.

— Eh bien, à quoi penses-tu? Descends donc, nous y sommes ! — jetait M""' Tony-Freneufje à la jeune fille qui ne s'apercevait pas que le valet de pied venait d'ouvrir la portière.

La voiture s'était arrêtée rue Taitbout, tout près du boulevard, un peu au-dessous de Tortoni, devant une de ces laides et plates maisons construites sous la Restauration, à la porte cochère presque plus large que haute, à l'escalier peint en marbre jaune, et au bas duquel avait été établie une banquette pour les domestiques.

M™' Tony-Freneuse et Chérie passaient devant les ateliers d'emballage tenant tout l'entresol ; et où l'on entrevoyait, par les portes grandes ouvertes, des ouvrières penchées en plein jour, sous la lumière du gaz, sur des amoncellements d'étoffes qu'elles remuaient h pleines brassées.

— M. Gentillat va venir, dit un éléi^ant commis à M"* Tony-Freneuse.

Un plafond noirci par la fumée du gaz, des boiseries en imitation d'ébène et aux filets d'or, des verdures du vert le plus triste et comme choisi exprès pour faire ressortir la fraîche gaieté des satins des jupes et des corsages : telle était la décoration du salon, où se dressait, sur la cheminée, une garniture monumentale, composée d'une statuette de Diane et de deux lampes artistiques coulées dans un métal blanc, ayant l'éclat aveuglant de ce mur de couverts en alfénide exposés boulevard Montmartre. Entre ces tapisseries passées et vieillottes, parmi ces objets d'un art industriel au froid argentement des choses de pompes funèbres, dans ce milieu terne, éteint, atone, de jeunes femmes lasses, aux traits fanés et fripés, des femmes ayant en quelque sorte perdu à leur métier de portemanteau l'animation humaine, des femmes gagnées par l'automatisme du mannequin, promenaient sur leur dos mort des robes, des robes toutes vivantes et toutes lumineuses.

Apparaissait en ce moment, dans le cadre de laporte du salon, une femme connue, une femme galante, tenant de loin au théâtre. Elle avançait dans un dandinement ennuyé, distribuait d'inattentives poignées de main aux commis, s'arrê-

tait brusquement, et les bras aux coudes tendus en avant, et pesant des deux mains sur le manche de son ombrelle, elle jetait à Gentillat, dans l'intonation d'une voix d'affaire, d'un bout de la pièce à l'autre :

— J'ai besoin d'un costume... pour danser... oui, c'est forcé... il faut quelque chose de tout à fait bien. — Là-dessus , tombant sur un canapé qui se trouvait à côté d'elle, elle ajoutait : — Vous savez, je suis fichue... faudra prochainement, mon bon. Gentillat, que vous apportiez des fleurs sur ma tombe.

— Ah ! madame Tony- Preneuse ! laisse échapper Gentillat, en allant à Télégante femme avec les marques de considération extérieure que témoigne un fournisseur à une cliente dépensant chez lui, tous les ans, une trentaine de mille francs.

Tourmenté par de continuelles névralgies que lui donnent les senteurs, les odeurs, les parfums des grandes mondaines, qu'il approche toute la journée pour les habiller, Gendllat, qui la plupart du temps ne dîne pas le soir, montre un teint rouge et fouetté sur des blancheurs d'anémie. '.1 est presque chauve, et la couronne de cheveux qui entoure son crâne lisse et ses favo-

ris ont la légèreté du duvet d'un oiseau qui serait couleur gris de poussière. Habituellement vêtu d'un veston à large collet de velours ouvrant en cœur sur la poitrine, et dans lequel sont toujours piquées deux ou trois épingles pour les besoins du métier, il porte un col de chemise très rabattu, un monocle d'or.

Gentillat parle lentement, précieusement, d'une voix chantonnante et papelarde, pendant que ses mains, chargées de bagues, caressent et pelotent presque voluptueusement des morceaux de soieries se trouvant à leur portée.

— Mais, là-bas, faites donc voir cette jupe à Madame... C'est Gentillat qui hèle au passage une demoiselle-mannequin traversant le fond du salon — et, sur la femme qu'il fait volter, il exhibe sous tous les aspects cette jupe : un simple plissé en batiste écrue, cerclé de rubans de velours grenat, avec un. bas de jupon en broderie à point, sur un ruche en andrinople.

Qui pourra rendre io ton avec lequel il dit, tout en passant des doigts amoureux sur la batiste :

— Il faudrait voir cela... au soleil... remuant?

— Eh l'autre, venez aussi ! crie-t-il à une

deuxième demoiselle qui fait voyager sur ses épaules un manteau.

Gentillai est, ce jour, en veine d'esthétiser. et une main traînant dans des satins, tout le temps qu'il parle, il dit que c'est l'été, devant les fleurs, qu'il cherche la gamme des tons de ses toilettes, et il se plaint, avec des notes désolées, de rencontrer chez ses clientes une certaine résistance à accepter le jaune... — Le jaune, la plus triomphante des couleurs, n'estce pas? soupire-t-il. en s'adressant au peintre de la femme élégante qui se trouve là, et dont il murmure le nom aux deux femmes.

— Le jaune, la couleur préférée de l'Orient, répond l'artiste, vous aurez bien du mal à l'introduire dans la toilette de la femme occidentale... et, cependant, au xviii^ siècle, la nuance citron amorti a été un moment fort à la mode.

— Justement, — s'exclame Gentillat, en se tournant vers son premier commis, un joli garçon, portant les cheveux coupés sur le front à la York, — justement, il n'y a pas plus de huit jours, M, Cyprien, qui est en train de "^^nir une collection de livres relatifs à la mode , m'a apporté un petit volume où, dans une des-

cnption d'un tableau de Vanloo, Agar, vous savez, la femme d'Abraham, porte un corset de cette tonalité. Mais je me laisse aller à causer. Madame vient...

— Monsieur Gentillat, je viens pour obtenir de vous... mais là, tout à fait, un petit chefd'œuvre... Vous êtes coutumier du fait, n'estce pas?... M"" Haudancourt, la fille du Ministre de la Guerre... va au bal du Sénat du 15... C'est son premier bal... elle aurait besoin d'une toilette où se lise votre signature.

Gentillat tombait dans une pose méditative, un coude dans une main, le menton dans l'autre, tout en regardant Chérie, dont il étudiait, d'un air sévère, le galbe.

L'examen dura assez longtemps; au bout de quoi, le couturier, comme sous l'inspiration du dieu du goût, jeta en phrases coupées :

— Toilette entièrement en tulle... pour une jeune fille il n'y a que le tulle... Corsage plissé avec quatre rangs de tuyauté autour du décolletage... oui, au bord de la peau, quelque chose qui ressemble à du cygne... Pour la jupe, derrière, pans de péplum, en satin blanc avec deux glands... deux petits glands comme des œufs de pigeon... Maintenant, sur l'épaule, un bouquet

de myosotis et de violettes... c'est comme cela que je vois Mademoiselle.

Des jours très pris, très occupés, les jours qui suivaient, des jours donnés à l'essayement de la fameuse robe, à des séances de deux heures, au bout desquelles le cœur était au moment de manquer à Chérie, qui rentrait à l'hôtel de la Guerre, légèrement migrainée, et attendait le dîner allongée sur une chaise longue.

D'abord, une séance en tête à tête avec la corsagère seule. Elle entre, tenant un de ces morceaux de grosse toile dont les tailleurs se servent pour le matelassement de leurs habits, et la voici coupant et épinglant sur le corps de la fillette cette toile dans laquelle elle enferme les contours vivants de cette jeune poitrine, de ces épaules, de ce dos : ce qu'elle fait avec une exactitude dans laquelle elle semble se complaire amoureusement, si bien que

lorsqu'elle a fini, dans ce rèche chiffon tenu par des épingles, elle emporte véritablement un moule parfait du torse.

Succèdent les séances où l'on a affaire simultanément à la corsagère, à la jupière chargée des relevés de la jupe et des détails de la traîne, à la demoiselle spéciale pour le montage de la jupe qui ne regarde pas \b. jupière, enfin à la demoiselle aux épingles.

Le corsage est apporté tout couturé, couturé^ et baleiné, mais seulement bâti au-dessous des bras et à l'épaule ; et aussitôt qu'il se trouve en place : crac, crac, c'est la corsagère qui défait violemment le bâti; crac, crac, qui casse le fil à petits coups de doigts colères, puis rassemble les morceaux disjoints, et les fait se toucher étroitement, sans boursouflure, ni godage, les réépinglant avec une application attentive, dans laquelle s'apaise et se tranquillise sa vivacité brouillonne de tout à l'heure.

Arrive le tour de la jupière pour draper la jupe sur un dessous de soie, et qui, tout le temps aux pieds de la femme qu'elle habille, se traînant, par terre sur une main et sur une hanche, tourne, tourne indéfiniment à l'effet de déterminer la rondeur de la jupe, entouniant

presque la cliente de son éternel tournoyement de cul-de-jatte.

Peut-être est-ce dans les modes, ce produit exclusif de goût et des doigts parisiens, que seulement subsiste encore à Paris l'amourpropre de l'ouvrier, ce sentiment, hélas! s'en allant tous les jours, ce sentiment noblement orgueilleux qui, dans notre industrie d'autrefois, apportait un peu de l'ambition de l'artiste, ne visait pas seulement au salaire, et s'efforçait, en la confection des /o/^Ves inférieures, de s'approcher de la perfection, d'y faire acte de maîtrise. Eh bien, à l'heure présente, dans ces ateliers de modiste masculin, chez ce petit monde ouvrier de femmes aux légères mains associées aux imaginations du patron, c'est là maintenant qu'il faut chercher la fiévreuse émulation du petit chef-d'œuvre. Réussir une toilette, façonner une délicate chose ayant presque les qualités d'un objet d'art, voilà qui les pousse à travailler àl'envi, et sans jamais se lasser et se rebuter, surtout quand la femme est comme Chérie, jeune, jolie, élégante, et qu'elle n'a pas la taille de couturière^ et qu'on la trouve « tout faite » ainsi qu'il se dit en ces endroits, pour exprimer qu'elle est divinement bien faite.

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La robe semblait finie , terminée , quand Gentillat faisait son entrée dans le petit salon. De la porte, presque à la distance d'où l'on regarde un tableau pour en juger l'effet général, pendant quelques secondes, le couturier enveloppait la robe d'un regard impassible, où rien ne se laissait lire, puis après un silence à la Napoléon, s'écriait : — Non, ce n'est pas cela! et de ses doigts prestes, en un clin d'œil, une pince faite au-dessus de l'entre -deux des seins , une pince faite près de l'aisselle, sans diminuer le décolletage, et rien qu'en en modifiant l'ondulation, le serpentement, il le changeait absolument, rendait la toilette toute virginale.

Et, encore du farfouillement de ses doigts, pendant un instant, dans le tulle de l'épaulette, dans l'aérien tissu ne cachant rien, ne voilant rien, ne masquant rien, de cette épaulette ainsi reprise et qui n'en était pas une cependant, il entourait l'aiselle d'un enveloppement pudique, de quelque chose comme la tombée ombreuse d'une blanche aile d'oiseau qui pendrait audessus de la mousse d'un nid.

Puis sur l'assemblage des devants, des petits côtés, du dos, qu'on aurait cru parfait,

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définitif, les deux pouces de Gentillat se promènent à plat de chaque côté des coutures, les soudant petit à petit, ne laissant entre elles que la suture invisible existant parmi des morceaux de papier collés bout à bout, — et il réépingle, réépingle, réépingle.

Un travail de juxtaposition sur les rondeurs et les rentrants de ce corps, comparable à raffinement d'un contour, laborieusement cherché par un sculpteur dans sa glaise, et dont il se recule de temps en temps et à laquelle il revient, toujours resserrant et amenuisant la ligne, sous un placage, sous une adhérence de l'étoffe qui semble impossible.

Les doigts, les doigts de ce diable d'homme, on ne peut vraiment exprimer ce dont ils étaient capables, et le merveilleux chiffonnage qu'ils mettaient soudainement dans une étoffe touchée par eux, et la magique vision qu'ils vous donnaient un instant d'un brimborion de toilette, vous apparaissant comme arrêté, comme cousu, et qui s'en allait en un flot lâche d'étoffe, quand ils se desserraient, ces doigts! C'est ainsi qu'au dernier moment, ne se trouvant pas encore satisfait de la forme de l'épaulette, dans une poignée de tulle plaquée d'une seule main

sur l'épaule de Chérie, le couturier laissait entrevoir, parmi le jour de ses doigts, ce tulle miraculeusement froncé, dessiner et le bouillonné, et le petit biais, et la ruche de la plus gracieuse et de la plus chaste épaulette de robe de jeune fille.

Tandis que l'illustre Gentillat donnait la dernière main à la création de cette robe, qui était la curiosité, l'occupation, l'entretien de l'atelier, de temps en temps la porte du petit salon s'entrebâillait, et par la porte arrivait, dans une intonation chatte, cette demande à tour de rôle de chacune des demoiselles :

— Veut-on me permettre de voir un peu?

Le soir où Chérie devait faire ses débuts dans le monde, le maréchal qui avait invité ce jour à sa table quatre ou cinq vieux compagnons d'armes priait sa petite-fille de s'habiller avant le dîner, tout fier de la montrer à ses convives.

La jeune fille, légèrement en retard par les

soins donnés à sa toilette, descendait dans les appartements de réception, la pensée seulement occupée de la contrariété de son grandpère, et sans un sentiment bien conscient de son décolletage, de l'exhibition de ses épaules et d'un peu du joli néant de sa gorge naissante.

Des regards que, dans la salle à manger, elle surprenait errants sur sa poitrine, la jetaient tout à coup dans un embarras pudique de sa nudité, et elle passait le restant du dîner à remonter à toute minute, avec une insistance presque comique, les épaulettes de sa robe.

.11 y avait surtout ce vieux galantin de Fremichamp qui, assis de l'autre côté de la table, son monocle encastré dans l'orbite droit, ne la quittait pas de l'œil, et, de temps en temps, avec une inflexion protectrice de la tête, jointe à un sourire, adressait à ses charmes un compliment prometteur pour l'avenir. Sous la fixité de ce regard psrsécuteur, Chérie entrait dans une rage sourde , disait à l'homme, tout bas, toutes les sottises imaginables, aurait été heureuse de pouvoir le battre.

Bientôt, dans le petit salon où l'on prenait le café et oh la jeune fille se trouvait seule de femme au milieu de six hommes» dans l'intime

rapprochement de l'étroit local, elle éprouvait une telle gêne de la montre de sa chair nue que, sous le prétexte du bois qui ne brûlait pas ce soir-là, elle jetait un petit châle de soie sur ses épaules.

Arrivée au Sénat, où la chaperonnait M""" Tony-Freneuse, le mouvement de honte, ressenti à l'hôtel du Ministère, se dissipait tout à fait dans l'enrégimentement de Chérie au milieu d'une population déjeunes femmes et déjeunes filles décolletées, et, un moment, dans l'émotion fiévreuse du plaisir, elle appartenait tout entière à l'éblouissement du premier bal.

Alors, machinalement, ses yeux tombaient sur ses bras qu'elle avait toujours vu habillés, recouverts, — et nus, elle les voyait longs, longs, longs, si longs qu'ils lui paraissaient disgracieux. Il lui semblait même, chose tout à fait extraordinaire, il lui semblait que son éventail, quand elle s'éventait, se trouvait beaucoup plus loin de son visage qu'à l'ordinaire.

Un moment, elle était distraite de sa préoccupation par la demande d'une contredanse qu'elle refusait, elle n'aurait su dire trop pourquoi... Puis, presque tout de suite, ses yeux revenaient obstinément à ses bras , qu'elle cher-

chait à dissimuler, à placer le moins en vue qu'il était possible, leur inventant d'ingénieux raccourcis, — et persécutée, toute la soirée, par la désolante optique sous laquelle elle apercevait son décolletage.

Je ne sais pas qui a dit : « L'amour est un épisode dans la vie de l'homme, il est l'histoire de la vie des femmes. »

En effet, la nature exige de la femme qu'elle aime continuellement, et l'on peut assurer qu'il n'existe pas une créature féminine dont les tendresses, ouvertes ou cachées, n'aillent pas, tout le temps de son existence , à un être de l'autre sexe, tout rapproché d'elle ou lointain. Son cœur, on ne le trouverait jamais vide d'amour, et celle qui n'a pas de mari ou d'amant, ou qui en manque dans le moment, ou même qui n'est pas assez grande pour en avoir, a toujours un amoureux, un amoureux tout au moins cérébral.

L'amour, vous le rencontrez chez la petite

fille, chez la fillette, chez la vraie femme, sous trois formes, trois manifestations, trois aspects différents. Passionnette chez la petite fille, amourette chez la fillette, c'est, chez la vraie femme, l'amour : l'amour de la tète et du cœur, généralement complété par la satisfaction des sens.

Amourette, voici bien le nom de l'amour chez la jeune fille de quinze ans, et avec tout ce que l'amourette a de frais, d'ingénu, et d'angéliquement coquin. Il ne se trouve que cela dans la cervelle de la fillette, et la pensée de la plus pure, de la plus chaste, n'est occupée que de cela, rien que de cela. Vous croyez qu'elle pense à la chose dont ses doigts s'amusent, et elle songe uniquement à un retournement de tête d'un agréable jeune homme, arrivé hier sur son passage, à une lorgnerie admirative de sa petite personne, aux Champs-Elysées, la semaine dernière; car, au milieu des fleurs des jardins publics, dans l'ombre des bois des environs de Paris, en pleine nature, qu'elle fait si bien semblant de goûter, elle ne sent ne perçoit, ne regarde rien, — elle est seulement en quête d'amoureux « bien de figure ».

D'ordinaire, la jeune fille se montre sensible,

prenable à radmiration de l'inconnu, de J'iiomme qui passe, du promeneur qu'elle ne reverra peut-être jamais, séduite par le romanesque de cet imprévu et électrique échange de sentiment amené par le hasard. Des amourettes, bien entendu, où n'arrive rien, où l'on ne se parle même pas, où l'on s'entrevoit à des intervalles de temps infinis, mais intéressant son imagination, son cœur aui a besoin de battre, de battre à vide.

Une curiosité psychologique, ces amourettes, — ces amourettes de rencontre et les autres, celles que lej» amitiés et les relations des parents rendent un peu plus intimes, — toutes n'ont rien de profondément aimant; les abandons et les retours, les enterrements et les résurrections s'y succèdent; presque jamais l'envie du mariage ne s'associe étroitement à l'idée de la préférence. L'amoureuse n'est pas même parfaitement certaine de celui qu'elle croit uniquement la remplir. On dirait qu'il y a encore de l'enfant chez elle, et qu'elle fdài joujou avec le sentiment, plus désireuse d'amouracher que d'être aimée.

A. cette heure de la femme, bien plutôt que de la sérieuse tendresse, c'est en elle, en quel-

que sorte, une rage d'innocente coquetterie générale, un état de papillonnage platonique tout à fait singulier, et qui étonnent parfois la volage jeune fille, grondant la folie de son petit cœur, sans le pouvoir rendre raisonnable.

Et ce travail de se faire, à l'aide de grâces et de petites roueries charmantes, une cour d'adorateurs de tous les jolis garçons de leur entour, ce travail dure parmi les fillettes jusqu'à leur prise de possession par un véritable amour.

Maintenant, chez les Parisiennes de quinze à dix-sept ans, l'amourette et le bal allant généralement ensemble, ces deux choses se confondent de telle façon que, pendant au moixJ3 deux ans, pour les jeunes filles de cet âge, l'humanité est uniquement représentée à leurs yeux par des danseurs, qu'elles ont le privilège de voir perpétuellement idéalisés dans les figures d'un cotillon céleste, et en faveur desquels, s'ils viennent à mourir, elles redeviennent seulement un rien pratiquantes, et songent à dire une neuvaine.

Un petit agenda portant pour titre : Cahier DE Problèmes et oîi, en pleine mathématique, un journal intime écrit au crayon à contresens de l'écriture des devoirs, un journal des plus

riches en points d'exclamation, en phrases raturées, en lignes de points sous lesquels se dissimulent des pensées qui rougissent pudiquement de se formuler, et encore semé, à travers les pages, de violettes, de folioles de roses, de brins de réséda desséchés, de tout un herbier de gentils souvenirs, va nous donner presque une année entière de cet état d'âme amoureux de Chérie.

Mai 18... — Je suis heureuse! De quoi? je n'en sais rien; je crois que c'est d'être jeune et jolie.

i^ juin. — Enfin, nous voilà installés depuis ce matin dans une grande propriété, à Saint- Cloud; quand je dis Saint-Gloud, c'est en face, à Boulogne, sur le bord de la Seine, boulevard de l'Empereur. Grand-papa est retenu par les affaires. On n'ira pas au Muguet cette année, et comme cela il sera plus à portée des conseils pendant le séjour de l'Empereur ici. Grand-papa m'a promis que, tous les dimanches, il y aurait à la maison un dîner, et que l'on danserait au piano après... Je le décide ce soir à faire un tour dans le parc; je rencontre

CHÉRIE ly^

un ae mes danseurs du Sénat, il a salué, s'est retourLiî plusieurs fois. Mon mal de tête persiste. Je m'ondule et me couche. Bonsoif.

Jeudi. — Fifi, on avait oublié de le rentrer, et ce matin, sa cage était brisée à terre. Grand chagrin. Enfin, il est dans les environs. Nous l'avons vu et entendu chanter. Quant à la serine, on n'en a pas de nouvelles.

Dimanche. — Vite, vite, il est temps de se lever, la grand'messe est à dix heures... Je suis mécontente, j'ai eu des distractions tout le temps, ce n'était pas cependant la faute des jeunes gens. Il n'y en avait qu'un, et encore, mon Dieu! quelle tête! Après déjeuner, j'ai étudié mon piano... J'ai dîné seule et j'ai été faire un tour avec mon institutrice, mais elle a choisi des endroits solitaires, où nous n'avons pas rencontré un chat. Je ne puis dormir. Lisons donc alors. Je commence la Belle DkapiÈRE, d'Élie Berthet. Voilà grand-papa qui revient de chez l'Empereur, j'éteins la lumière.

Mercredi. — On a fait de la musique hier. C'est drôle, le lendemain de ces jours-là, je n'ai de goût à rien de ce qu'on veut que je fasst, et le train-train de la maison m'ennuie.

Samedi. — J'ai été à Pari^ me faire arracher

une vilaine dent de lait. C'est ridicule à mon âge... En chemin de fer j'ai été hmiicouD regardée.

Dimanche. — Cette grande folle de Dangirard est entrée dans ma chambre, en tenant une lettre de Lucie Preaudeau, et m'a dit : « Sais-tu, Chérie, que tu as un nouvel adorateur? Devine un peu. Il est épris, dit-il, d'une adorable brunette qui l'a décoré au cotillon, et il garde précieusement la décoration. Ce doit être de Joyenvalle. »

Dimanche, 28. — Le petit Julien m'a con firme ce que Germaine Dangirard m'a dit; comme je lui en parlais sans dire, bien entendu, le nom de la personne aimée, il nous a raconté qu'il l'entendait souvent chanter, en cour, une romance dans laquelle son portrait est tracé; il y a dans le portrait : « Des lèvres qui appellent les baisers. » Oh! oh! voilà du romanesque!...

On a reconduit ce soir les dîneurs au chemin de fer. .l'nvais mon imperméable et le capuchon, je me suis aperçue qu'il m'allait très bien, car... A quoi bon en parler? à quoi cela me sert-il ?

Lundi, 6 juillet. — Est-ce bien vrai qu'il aurait dit cela? Quand j'y pense, je ne puis

m'empêcher de sangloter. Gh ! mon Dieu ! est-ce bien possible!

Dimanche, i2 juillet. — Après dîner, tout le monde a été faire un tour au parc. Il y avait beaucoup de monde, mais peu de jeunes gens, quoique tous très bien ; il y en a surtout un, qui ne m'a pas quittée du regard tout le temps que nous nous sommes promenés... Enfin, aujourd'hui, je me suis amusée; à quoi bon dire pourquoi? Je me comprends et personne ne me lira !

Dimanche, 19 juillet. — Décidément, c'est amusant cette promenade du parc! Oh! quels yeux! des yeux!

Dimanche, 2^ juillet. — J'ai joué aux danseurs une polka pour laquelle j'ai reçu des compliments, et j'ai dansé moi-même une valse avec M. Henry. J'étais à côté de lui en le reconduisant, et ceta m'ennuyait de marcher seule ; j'ai prétexté la fatigue. Il m'a offert son bras. J'avais très chaud, et, sur le pont, il m'a croisé mon châle sur la poitrine, craignant que je n attrapasse froid, puis, voulant voir si j'avais encore chaud, il m'a passé la main autour de la taille et sur le cou. Ça m'a fait tressaillir. Aurai-je jamais un mari si prévenant? Il a agi comme

s'il avait été mon papa ou encore mieux ma maman. Drôle de petit homme!

Lundi, 27 juillet. — Je ne sais ce que j'ai, mais je suis triste ; je crois décidément que je suis... (le mot, aussitôt écrit, avait été une première fois rayé d'un coup de crayon bien noir) ; mais de qui? dequoi? C'est là la question. Est-ce du Conseil d'État ou de l'École polytechnique? Il est vraiment amusant d'être amoureuse de trois cents jeunes gens. Quelle bêtise !

Lundi, 1 ""^ septembre . — Que je suis donc paresseuse. Voilà bien longtemps que je t'abandonne, cher journal; cependant, depuis juillet, il s'est passé bien des choses... et je me suis aperçue que je n'ai pas enlaidi, car, lui, il m'a joliment regardée et faisait bien attention à tout ce que je disais. Voyons, comptons ; il y en a au moins trois qui me trouvent à leur goût. Et Portelette, donc, j'allais l'oublier! Qu'il soit amoureux de moi tant qu'il voudra, pour moi je ne peux pas le sentir. Dieu, qu'il est commun! Or j'aimerais mieux un homme distingué, laid comme les sept péchés capitaux, qu'un homme commun. Pouah! quelle horreur! Je ne puis dire comme cela me répugne.

Samedi, septembre. — On me dit que Léon

Cochemer, le fils du directeur du cours de la Ferme-des-Mathurins, a fait de vilaines choses. Je me rappelle que, quand nous étions à faire nos devoirs chez son père, et qu'on savait que M. Léon était là, il y en avait qui demandaient à aller au cabinet pour le voir. Petit garçon, il avait une très jolie figure.

Jeudi, fin septembre. — Comme le temps passe vite! Quand nous sommes arrivés ici, tout était si vert. . . Ce à quoi nous pensons souvent arrive : M. Henry se marie... Pourrai-je relire sans rire mon journal du 26 juillet? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était très ému, et un peu tout le monde, et moi je n'ai pas fait exception à la règle. Au dire de M"" Tony-Freneuse, quoiqu'il y ait très peu de temps qu'ils se connaissent, M. Henry est très épris de sa fiancée. « Elle est, dit-il, fort gentille, a le teint très blanc, et le vert lui va à ravir. » H était tout drôle, et lui, si facilement familier, était devenu tout à fait timide. H n'osait pas s'approcher; il a fallu lui dire de venir s'asseoir à côté de moi, et encore l'a-t-il fait d'un air embarrassé. Enfin, en partant, il n'osait presque pas me donner la main. A propos de quoi je lui ai dit en plaisantant, que c'était bien, qu'il ne voulait rien dérober

à sa fiancée... Tout ce que je viens d'écrire mi d'hier, aujourd'hui il n'y a rien eu d'intéressant.

Lundi, 3 octobre. — Je me suis trouvée aujourd hui nez à nez avec le Ciel-Bleu. Au fait, je le cite ici comme une vieille connaissance, et j'oublie que je n'ai pas encore prononcé son nom dans ces pages. Eh bien! celui que j'appelle le « Ciel-Bleu » est un jeune homme qui habite la propriété à côté de nous, et qui fait l'angle de la rue de la Mairie. Il est de moyenne taille, brun plutôt que châtain, avec de grands yeux bleus et une moustache naissante. Il a, par exemple, le nez un peu long. Il possède un joli bateau amarré à la berge. Quand il est sur la Seine, sans avoir l'air d'y toucher, il me regarde sous sa voile; quand il est chez lui et que je passe devant sa maison, il se met aussitôt à jouer du piano, toutes les fenêtres ouvertes.

9 octobre. — Depuis le 3, le Ciel-Bleu passe une partie de la journée devant la maison. Il a arboré mes couleurs à son pavillon.

Samedi, octobre. — Je crois qu'il est parti. Tout est fermé chez lui. Cependant une fenêtre est restée ouverte avec une chaise au-dessous, où est posée une paire de rames. Son bateau

est toujours à sa place, et au haut du mât est placée'une petite plume comme pour me dire : « Je ne suis pas encore parti. »

Limdi, 17. — Il n'est pas parti encore. Vers quatre heures, comme je travaillais à la fenêtre, il revenait à cheval et s'est arrêté pour caresser son cheval, qui s'est mis à se cabrer en faisant des courbettes.

Jeudi, 22. — Je passais devant sa maison, quand mon institutrice, sous un prétexte, m'a fait presser le pas, mais il est accouru à la grille et n'en est parti que quand il ne pouvait plus m'apercevoir.

Fin novembre. — J'ai retrouvé, rue du Faubourg-Saint-Honoré, M. L. qui a été on ne peut plus aimable; je devrais dire quelque chose de plus qu'aimable J'ai bien souvent rencontré ses regards. On a un peu dansé. Après avoir invité la fille de la maîtresse de la maison, il est venu immédiatement à moi, et comme on allait jouer une valse, il a demandé un quadrille, parce que cda dure plus longtemps... Je me sens assez de dispositions à l'aimer, oui, que trop... mais non, je tâcherai de- vaincre ce sentiment; cependant j'aimerais assez me marier avec lui. Il est si beau! Ses yeux, quand il

VOUS parle, sont si expressifs! Mais non, je ne veux plus y penser.

Vers le 10 décembre. — Je l'ai revu et c'est tout dire; ses yeux me fascinent, ils sont si beaux!

21 décembre. — Il y était ce soir. J'ai dansé plusieurs fois avec lui. Puis on a joué aux jeux d'esprit. Les cavaliers se sont mis entre les dames. Il m'a offert un fauteuil que j'ai pris. 11 y avait une place à côté de moi. Il est resté debout tenant le dossier de ma chaise et me regardant. Il attendait un regard qui lui dise : « Mettez vous là. » Mais j'ai eu la force de me retenir. On a donc joué aux gages. Quand on a tiré le mien et qu'on m'a dit : A qui donnezvous ça (un baiser)? J'ai répondu : A M""" Tony- Freneuse. Et à qui donnez-vous ça (une chiquenaude)? J'ai répondu : A Emmeline Lauverjat. Puis, l'interrogatoire fini, je me retourne et je le vois, le lorgnon dans l'œil, me regarder d'un air qui semblait me dire : « Petite malicieuse, vous me payerez cela ! » Au second tour, m'étant placée sur le canapé, il a approché sa chaise tout près de moi et alors nous nous touchions presque.

Ve?idredi, 24 décembre. — Il est venu hier et

m'a invitée pour le cotillon, mais trop tard, hélas i Je le lui ai reproché à un lancier, et comme, à la fin de la soirée, il n'avait pas de danseuse pour ce susdit cotillon, je lui ai procuré Blanche Ghampromain. Il m'a mis mon écharpe sur la tête, et dans ses yeux J'ai cru voir qu'il pensait à un b....r.

Moi j'y ai pensé aussi !

Le dernier dimanche de décembre. — Aujourd'hui, j'ai été aux Champs-Elysées et j'ai rencontré le Ciel-Bleu qui s'est enhardi à me saluer... Rosalie m'a avoué qu'elle apprenait à tricoter près de M"" de Montmélian, parce que son frère, qui avait envie de la demander en mariage, voulait s'assurer qu'elle ne sentait pas mauvais de la bouche

Quelle désolation! Je ne retournerai peutêtre pas rue du Faubourg- Saint- Honoré ! Grand-papa ne voit pas avec plaisir que je me trouve trop souvent avec les mêmes jeunes gens... Je n'entends sur son compte que des compliments, et mon oreille écoute avec plaisir toutes ces louanges.

Dimanche, ^janvier. — Il a dansé le cotillon avec moi et m'a donné son bouquet. Tous les autres cavaliers ont donné deux bouquets, mais

lui n'en a aonné qu'un, et à moi ; aussi je l'ai décoré avec ma couleur favorite : le bleu. Aux barrières, j'ai pris une fois un ruban, lui aussi. Puis je suis retournée à ma place, et aussitôt il est revenu immédiatement à mes côtés.

Jeudi, 1. — Si vous saviez, mademoiselle, me disait Charles Masselot, l'École est dans le désespoir! — Mais, mon Dieu! pourquoi? — Mais on dit qu'il n'y aura pas de bal cette année à l'École polytechnique, et, par conséquent, nous ne vous verrons pas. — Mais s'il n'y en a pas à l'École, il y en aura bien un aux Tuileries. — Ce n'est pas la même chose; aux Tuileries nous n'y allons que pour souper, excepté quand vous êtes là, oh! alors!...

Dimanche, 10. — Revu le Ciel-Bleu. Il ne m'a pas oubliée; il vient tous les dimanches aux Champs-Elysées pour me rencontrer.

Mercredi, 12. — M. Lechasseux trouve que j'ai l'air fier et hautain; tant mieux, c'est ce que je désire à son égard. Hardevilliers est charmant. Il m'a présenté un M. Lamberton, qui est très bien de figure.

Vendredi, 29. — Hier nous nous sommes beaucoup amusées à l'Hôtel de Ville. Nous n'étions

pas dans la grande galerie, mais nos danseurs venaient nous chercher. Au moment où je vals&rS avec Charles Masselot, arrivent deux couples qui nous bousculent. Je manque de tomber. Il me soulève en me serrant un peu fort dans ses bras, et s'en apercevant, il tourne la tête et me regarde. Moi, je fais semblant de penser au choc et je me mets à rire... Les polytechniciens sont charmants. Ils ont cela de particulier qu'ils vous s'errent très fort et vous regardent beaucoup.

o février. — Un nouvel ancien adorateur, Widerspach... J'apprends la triste fin de ce pauvre Lagardère. Il n'y a pas un an qu'à un bal, en dansant avec moi, il me disait à propos d'un sermon où j'avais été : « Non, je n'y vais pas moi au sermon, mais si j'étais sûr que chaque fois que j'irais, j'aurais une place à côté de vous, je n'en manquerais pas un seul. » Et dire qu'il est en train de rendre compte de ses actions et qu'il souffre peut-être mille morts! Demain je commencerai une neuvaine à son intention.

7 février. — Mes cheveux qui étaient si blonds autrefois deviennent châtains, presque bruns, et cela me désole.

Mardi, 9 février. — ... Il y avait aussi un jeune Turc auquel j'ai beaucoup plu, et avec lequel j'ai dansé. Je l'ai choisi à la figure du serpent., et au rond je me sens tout à coup prendre doucement par la taille, c'était mon Turc... C'est dommage qu'il soit Turc, sans cela il est gentil.

Samedi, 21. — Mon cœur déborde d'une affection que je voudrais répandre au dehors. J'éprouve un besoin d'aimer. Je voudrais un ami . . . Tantôt je suis triste à en pleurer, alors je me fourre dans un roman ; tantôt je suis gaie et je bouscule tout le monde, et Lina en première ligne, qui ne se prête pas avec beaucoup de complaisance à mes folies. D'autres fois je resterais, des heures entières, étendue sur un canapé, à rêver, à penser à lui . Il y a si longtemps que je ne l'ai vu. Je pense beaucoup à aller chez les Erlanger, parce que j'espère le rencontrer là.

Dimanche, 7 77iars- — Mon espoir a été déçu, mais toute la soirée j'ai cru le voir, car il y avait là un jeune homme qui lui ressemblait extraordinairement. J'ai dansé assez souvent avec lui, et je l'ai choisi au cotillon... Cet après-midi j'ai été aux Champs-Elysées avec Juliette. Nous avons rencontré beaucoup de

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nos danseurs qui nous ont saluées. Tout à coup elle me dit : — Chérie, Chérie, ton adorateur, il a une singulière tournure. — Eh bien? lui ai-je répondu d'un ton glacial, qui a fait de suite rentrer son ironie. C'est vrai qu'il n'était pas bien mis et qu'il avait un chapeau qui n'était plus neuf. Mais enfin ça n'en était pas moins lui, et pour rien au monde je ne laisserai toucher à un de ses cheveux... Clotilde m'a fait bien rire aujourd'hui, elle me racontait qu'elle se mariait uniquement pour que sa mère ne la fit plus coucher, toutes les nuits, avec deux tranches de veau sur les joues, des gants huilés aux mains et aux pieds des mécaniques pour les comprimer.

Lundi, 9 mars. — J'ai été au sermon. Le prédicateur a dit, et je trouve cela très juste, que les jeunes filles étaient des anges, et les hommes des égoïstes qui , dans leurs lois , avaient laissé un triste lot à la femme.

Jeudi, 12 mars. — M"'^ Tony-Freneuse a toujours des corsets et des jupons de la même élofî'e eî de la même nuance, des jupons et des corsets en satin bleu ou en satin rose ou en satin blanc, et elle fait mettre dans les ourlets de ses jupons des sachets d'iris. Elle est la

première qui ait eu à Paris l'idée de cette mode. 46 mars. — Oh! qu'il était gentil hier dans sa veste et sa culotte de velours noir, son gilet blanc, ses bas rouges! Tout frisé, avec ses yeux caressants et sa petite figure joufflue, le prince impérial a un peu l'air de ces Infants d'Espagne que l'on voit sur de vieux tableaux tout noirs. Ça se passait à une représentation d'enfants chez la princesse Mathilde. La représentation finie, monté sur le théâtre au milieu des petits acteurs qui gaminaienl, il était tout sérieux, n'osant jouer, empêché par le grand cordon de la Légion d'honneur qu'il portait pour la première fois... Ça ne fait rien, ça n'a pas empêché le petit coquin de me regarder joliment.

2^ mai. — J'ai 16 ans et je regrette mes 15 ans! Oh ! c'est que je me suis tant amusée!

A seize ans, sans être précisément jolie, la petite-fille du maréchal était adorable.

Ses traits, pour ainsi dire, ne se laissaient pas voir, ils disparaissaient sous l'animation, le montant, l'esprit parisien de la physionomie. Chez elle, s'entrevoyaient vaguement un mince ovale aux contours délicats des tempes et des joues, un petit nez droit avec un méplat moqueur au bout, une assez grande bouche, dont le sourire découvrait de toutes petites dents nacrées. Et ses yeux n'étaient ni bleus, ni gris, ni verts, ils étaient couleur noisette, de cette coloration marron indescriptible, qui lui mettait sous ses abondants cheveux devenus châtains, sous ses noirs cils, comme une chaude clarté irisée du violacement d'un morceau de cristal de roche fumé.

Et de petits pieds maigres et de petites mains un rien grassouillettes et qui avaient conservé le caractère des mains d'enfants, et de menus dé-

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tails de sa personne, les ongles, les oreilles, montrant dans Chérie un être humain, amoureusement parachevé, et non une femme fabriquée à la grosse par le Créateur, et dont il existe tant de douzaines en ce bas monde.

D'une taille moyenne. Chérie avait les épaules tombantes, si tombantes que, lorsqu elle se décolletait, pour ne pas se trouver tout à coup nue, elle était obligée de serrer la coulisse de son corsage, de façon que le lendemain ses bras portaient très souvent des traces d'ecchymoses ; et avec ses épaules abattues, elle possédait une taille citée par les couturiers et les couturières parmi les deux ou trois tailles célèbres de Paris : une taille non cassée, non giiépée, mais ronde, mais flexible, mais rattachée aux hanches par des mouvements de grâce, qui faisaient le plus joli spectacle du monde de la vue de Chérie, sans châle et sans mantelet, montant un escalier devant vous, et balançant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple torse.

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L'intelligence des yeux, le sourire compréhensif de la bouche, l'éclair du front, existaient au suprême degré chez Chérie. La jeune fille lisait peu, ne réfléchissait qu'à ses moments perdus, mais elle vivait dans cette atmosphère subtile, excitante, suggestionnante, où la femme tout naturellement s'habille mieux et pense plus spirituellement qu'ailleurs. Aussi ce qu'elle di sait se trouvait toujours intelligemment tourné, et devant les grands ou touchants événements de la vie, elle n'avait jr mais le mot bête.

Chérie ne montrait pas un goût des choses tout à fait supérieures, cependant elle n'appartenait pas d'une manière servileauxadmirations du gros public; la vie commune avec des gens de goût avait développé en elle une sorte de petite indépendance artistique et littéraire, qui la poussait à l'amour des œuvres sinon très élevées, au moins distinguées.

Ce n'était point une grande cervelle, répé-

tons-le, et le beau, le beau de premier ordre, n'y laissait pas une impression excessivement profonde; cependant elle le sentait un peu, non avec les circonvolutions de son cerveau, mais,oserai-je le dire,sensitivement, au moyen de son délicat et susceptible système nerveux

Ce qui était bien génial en la petite-fille du maréchal, c'était la mesure dans les rapports sociaux, un tact d'exquise civilisée qui la défendait à tout jamais d'une maladresse, d'une bévue, d'un impair, une intuition des usages de la vie mondaine semblant un vrai don de Dieu.

Au fond, intellectuellement, Chérie représentait la moyenne ordinaire des jeunes filles, mais avec la compréhension à demi-mot de la Parisienne, avec un tour d'esprit aiguisé parleferraillement des conversations des salons, enfin avec le prestige trompeur d'une intelligence un peu de surface et à fleur de cerveau. Et si le jugement n'était pas par trop sévère, je dirais qu'elle était la femme article-Paris, un être de goût , gentil comme la bimbeloterie qui porte ce nom, — la femme article-Paris, toutefois, avec une petite noie originale d'exotisme qu'elle tenait de sa mère.

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Que sur cette définition on ne prenne pas cependant trop en mépris Chérie, on ne la trouve pas indigne, tant que cela de l'amour d'un homme qui ne serait pas un homme tout à fait ordinaire. Une femme mérite-t-elle seulement d'être aimée, lorsqu'elle est, lorsqu'elle est. . . qualifions-la san.^ ï r.spect, une intelligence hommasse? Non, une femme est bien plus séduisante auprès de nous par les qualités féminines d'une intelligence qui ne sont pas les facultés de l'entendement masculin, par une gaieté spirituelle, par une ironie enjouée, par de l'observation plus affinée que profonde, par une impressionnabilité rêveuse des milieux, par de jolies paroles amenées par des sensations essentiellement de son sexe, par des traductions imprévues et originales d'émotions, d'enthousiasmes, d'antipathies : en un mot par des manifestations de la pensée qui ont quelque chose de la grâce, de la gentillesse, et même de la nervosité de sa personne.

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Et, mon Dieu, n"est-ello. pas même adorable parfois chez la femme civilisée, l'ignorance, oui, l'ignorance, avec la jolie interrogation ingénue de ses yeux?

Puis vraiment est-on en droit de lui en vouloir d'être plus admiratrice d'une fleur que delà palette d'un coloriste, et de se sentir plus intimement remuée par la tristesse d'un crépuscule que par la mélancolie des pages d'un livre de génie?

Mais ce que Chérie possédait avant tout, c'était l'aristocratie de la femme, cette qualité par excellence qui demande l'assemblage de distinctions si multiples et si diverses.

Sa personne n'accomplissait rien qui ne fût marqué au cachet d'une élégance supérieure à l'élégance de l'humanité ordinaire, et cela sans, le chercher, sans le vouloir, et le plus naturellement du monde. Il semblait qu'il y eût en elle le dernier mot de la plus exquise civilisation, et toutes les acquisitions et les

sélections d'une race merveilleusement perfectionnée. Cette grûco souveraine n'avait toutefois rien de la grâce du passé, était toute moderne, et apparaissait en ce type parfait, comme la réunion de toutes les élégances physiques féminines du xix" siècle. S'asseyaitelle, marchait-elle, adressait-elle un mot à quelqu'un, son immobilité, ses gestes, sa tenue, son ton, montraient une originalité dans le comme il faut, une séduction, un charme fait de quelque chose que les autres femmes autour d'elle ne possédaient pas. Et cette originalité de la distinction, elle la portait dans des choses morales, dans d'inconscients mouvements de l'âme, dans la joie, dans le chagrin.

Chérie était la femme qui n'est jamais tout le monde, Chérie était l'être rare.

L'aristocratie personnelle de la jeune fille, quoiqu'elle appartînt à une famille bourgeoise, ne se trouvait avoir aucune parenté avec l'aristocratie de la bourgeoisie, à la grâce toujours un peu rèche et sans fondant.

La pensée de la jeune fille de seize ans ne va jamais à son passé, s'arrête très peu à sa vie présente : elle est cette pensée, quand elle ne se trouve pas distraite ou amusée, elle est tout entière à l'avenir, à l'attente de l'inconnu hasardeux que lui ménage l'année suivante, ou l'année d'après, ou l'aatre année enfin, à l'appel presque craintif du bouleversement heureux ou malheureux, apporté prochainement dans son existence par le mariage ; cela dans un émoi anxieux durant de longs mois, et qui a quelque chose des transes d'un joueur devant un retournement de cartes.

Chérie était semblable à toutes les jeunes filles de seize ans.

Des embrassades sur les deux joues parmi de jracieuses tendresses, puis des causeries aux

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sièges rapprochés et se toucliant presque, en un petit coin de la grande pièce : des causeries chucliotantes et doucement rieuses, au <nilieu desquelles celle qui écoute, d'un adroit et preste geste tenant de la caresse, donne de temps en temps, pour la faire bouffer, un petit coup sur la jupe de celle qui parle : — c'est au Ministère de la Guerre, dans la chambre de la petite-fiUe du maréchal, la réunion des amies de Chérie, qui a, elle aussi, son jour, un jour de demoiselles.

Le mobilier de la chambre, un ancien mobilier du premier Empire, est XovX h. ïmX jeune fille. Ce sont des fauteuils, des chaises en acajou, avec des coussins volants en piqué blanc, où l'on voit, brodés très en relief et également en blanc, deux cols de cygne accolés au-dessus d'un grand chiffre, qui par une coïncidence bizarre se trouve être un C.

Les élégantes fillettes sont en train de discuter un chapeau de Laure, porté la semaine dernière par M"° Ïony-Freneuse, quand l'une d'elles, une jolie et indolente personne, au sourire gras fait par la rondeur des coins de sa bouche à la forme italienne, laisse tomber d'une voix molle, se comulaisant dans le récit

i20 CHÉRIE

— Écoutez... A la dernière sauterie cheî M°° Dassonville... vous ne savez pas, j'ai entendu le petit Vatinelle demander à \\r^ de Lunezy un de ses gants... Il lui demandait cela avec son petit œil louchon et battant de la paupière qu'il a, quand il vous dit des bêtises aimables... Le gant était la chose qu'il désirait le plus d'une femme, c'était le moule et l'empreinte de sa main, un objet gardant uu peu de la vie de ses doigts... M"*^ de Lunezy riait beaucoup, lui disait qu'il était un fol, et qu'il ne savait vraiment pas qu'il s'adressait à une mère de famille... Une heure après, elle s'asseyait au piano où, pour jouer quelque chose, elle ôtait ses gants... vous devinez, n'estce pas? sur quoi était fixé le lorgnon du petit Vatinelle... La dame se lève à la fin de sor morceau, et les oublie tous les deux, ses gants... Une paire de gants, toute une paire de gants, vous ne voyez pas trop ça dans une collection amoureuse, hein?... on a l'air d'avoir acheté un lot dans une vente... Aussi le petit. Vatinelle reste indécis... Enfin on est au moment de s'en aller. . . M™® de Lunezy revient au piano, et prend un seul de ses gants... n'est-ce pas, \i était 1*ien indiqué alors qu'elle lui donnait l'autrûf

— Il n'y a que Nanette pour voir des choses comme cela, là où nous ne voyons rien, dit une petite voix à l'accent enfantin et grognon.

L'on revient au chapeau de M""" Tony-Freneuse, quand une grande diablesse de fille dégingandée, et qui, depuis quelques minutes, riait d'un souvenir intérieur, s'écrie : — Oh! c'est trop fort... je ne puis pas garder cela pour moi seule... il faut que je vous le verse dans l'oreille... Vous avez connu la petite Hélène Brebion?

— Oui, dit Chérie, celle qui, au cours, contre des perles nous échangeait du coton qu'elle soutenait être du coton du sérail, et qui était le coton avec lequel se fardait sa mère... Ah! c'était déjà une maligne !

— Parfaitement, c'est celle-là qui vient d'épouser cet imbécile de Montmélian... Eh bien, quelques jours après son mariage... son beau-père, qui est sourd comme un pot... l'accompagne faire sa visite de noces à une sœur à lui... Or cette sœur, une vieille fille, se trouve attaquée d'une maladie bizarre... les médecins, je crois, appellent ça une Ujmpanite... Oui, la pauvre femme fait du bruit, à tout moment, sans S'en douter le moins du monde.

— Oh la sale!... que cette Germaine! s'écrie avec une intonation américaine, une fillette.

Germaine, sans se troubler, continue : — Or le frère et la sœur se mettent à causer affaires, succession... et la sœur tout en parlant de ses dispositions en faveur de son neveu, du mari de la visiteuse... d'avoir à tout moment, vous m'entendez, des sonorités... et le beau-père de ne rien entendre... et la jeune femme de pouffer... Alors, toute la visite durant, le beaupère sourd, fort intrigué, ne cesse de répéter : « Peut-on comprendre ce que la petite peut avoir à rire comme cela tout le temps, quand nous nous entretenons de choses sérieuses ! »

Le jeurie monde féminin qui est là se tord de bonheur, en proie à une de ces innocentes et triomphantes gaietés., que les histoires scatologiques ont le privilège de développer chez les femmes encore enfants, et chez les plus distinguées.

Au milieu de l'hilarité générale, entre une jeune fille à la beauté surtout faite de la mélancolie de sa figure.

— Tiens, Georgette... D'où vient comme cela si tard Georgette? dit en chœur la jolie

société, qui a les larmes du rire dans les yeux. — D'où je viens... — fait la jeune fille avec une tiote triste dans la voix, — du couvent des, Carmélites... voir Julie Cherizey... Ah! ça fait un singulier effet de causer avec une personne aimée, dont on est séparé par une grille et un. rideau... et qui vous parle agenouillée sur ses talons... J'ai attendu longtemps au parloir, bien longtemps... et, quand elle est arrivée, elle m'a dit : « Aujourd'hui, c'est un jour de récréation, nous ôtons les chenilles des groseilliers, et, par une grâce spéciale, on nous a permis de les ôter avec un petit morceau de bois. »

Dans le nombre des jeunes personnes que le commerce de la société mêlait à son existence, Chérie avait deux amies plus intimes, plus aimées que les autres.

La première était M"° Tony-Freneuse, Is.

fille de la femme à la mode devenue le chaperon

Chérie dans le monde, et avec laquelle

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