CHAPITRE IX
Il voulut même donner plus de poids à son affirmation en contant à ses visiteurs certains détails de sa politique vis-à-vis du pape, et, avec cet abandon calculé qui donnait tant de charme à ses entretiens, il ajouta : « Je suis si profondément et si respectueussment dévoué au pape, que, ne pouvant rien pour le rétablissement de son pouvoir temporel, j'ai tenu du moins à lui donner un témoignage absolu de déférence pour son pouvoir spirituel. Je lui abandonne, en quelque sorte, le choix des évêques : je nomme les candidats que le nonce préfère ou me désigne. Ils sont quelquefois plus ultramontains que je ne voudrais, mais je n'y regarde pas. Cela me coûte beaucoup, car je suis très gallican, et, si le pape n'était pas si mallieureux, je ne serais pas, à coup sûr, si accommodant. En ayant les égards voulus pour ses préférences, je m'arrangerais de manière à faire prévaloir le plus souvent les miennes. Mais, dans la situation où se trouve le pape, je considère qu'il est de mon devoir de pousser le respect de ses désirs jusqu'à l'abnégation des miens. Et M. Jules Simon est entré dans mes sentiments ; il y met tant de bonne grâce, que le nonce m'a souvent dit qu'il n'aurait pas pu souhaiter un ministre des Cultes plus agréable (1). »
Ces déclarations, assurément exactes, avaient-elles pour but de faire accepter la restriction avec laquelle le président entendait accueillir le vœu des délégués ? Ceux-ci purent le penser lorsque, ayant accepté en principe l'interpellation, et ayant promis, de la paît du gouvernement, une réponse très respectueus2 du sentiment catholique, il déclara ne vouloir admettre, comme conclusion, qu'un ordre du jour pur et simple.
Au sortir de cette conférence, les délégués décidèrent que. pour éviter au gouvernement tout embarras, on
( 1 ) Ch. Chesnelong, Mémoires inédits, t. II, p. 32 1 .
transformerait l'interpellation en question , ce qui permettrait d'échapper à la nécessité du vote.
Chesnelong avait été impressionné par la spirituelle bonne grâce du président. S'il n'oubliait pas ses griefs contre le politique, il consentait avec le galant homme une trêve que, au surplus, celui-ci semblait désirer.
Le 15 janvier, la « question » fut posée à la tribune par M. de Belcastel. Il le fit avec sagesse et mesure, selon les conventions, sans toutefois cacher l'ardeur de son dévouement au Souverain Pontife. Le garde des sceaux, M. Dufaure, répondit, au nom du gouvernement, sans se départir de la prudence diplomatique, mais avec un accent de loyauté qui fit impression sur la Chambre. Il se déclara profondément resj)ectueux de la personne du pape, et affirma la nécessité de sa pleine indépendance spirituelle.
C'était la seconde fois que l'éternelle question romaine était portée devant l'Assemblée Nationale, depuis l'élection de Chesnelong. Il n'oubhait pas qu'un des principaux objets de sa mission de député avait toujours été la défense du Saint-Père.
N'ayant pu exercer une action efficace lors de la récente affaire des pétitions, il voulut provoquer, de la part de la Chambre, un mouvement qui accentuât encore les promesses du gouvernement, et le fixât, en quelque sorte, dans son bon vouloir.
Le règlement de l'Assemblée voulait que le député qui avait posé une « question » eût seul le droit de répondre au ministre entendu. Le président Grévy voulut bien fermer les yeux un instant sur cette règle, et permettre à Chesnelong d'exprimer ses vœux personnels.