CHAPITRE IX 2-2"J
Celui-ci ajouta quelques précisions au discours do M. de Belcastel : « Je demande seulement, dit- il, que le gouvernement veuille bien défendre, à Rome, par tous les moyens possibles, la sécurité et l'indépen- 'dance de Sa Sainteté. Il y a là pour la France un devoir d'honneur qui ne menace personne. Je demande encore que cette politique, que M. le garde des sceaux est venu affirmer à cette tribune, soit à Rome la règle, non seulement de notre ambassadeur auprès du Saint-Siège, mais aussi de notre ministre plénipotentiaire auprès du roi d'Italie. » — Et, insistant sur la solidarité historique de l'Église et de la France, il ajouta : « Je ne connais pas au monde un seul intérêt cathohque qui ne soit un intérêt français (1). »
L'assentiment unanime, même des membres du gouvernement, donna aux catholiques quelque sécurité. Chesnelong aimait à développer ce thème ; il y reviendra jusqu'à la fin de sa vie, dans les congrès cathoUques où nous le suivrons bientôt.
Il eut, à cette époque, la joyeuse surprise de le voir adopté et exposé par M. Thiers en personne, dans des circonstances qui méritent d'être mentionnées. Nous laissons la parole à Chesnelong lui-même.
(( Un jour, écrit-il dans ses Mémoires, M. Thiers était entouré, à Versailles, dans un des salons de la présidence, de plusieurs députés de gauche qu'il avait réunis à dîner. Il s'abandonnait, selon sa coutume après le repas, à une
(1) 11 écrivait, le lendemain, à il""*^ Chesnelong : « Le succès fut audessus de la valeur de ces quelques paroles, et dépassa mon attente... L'évêque d'Orléans fut particulièrement bienveillant. « J'adniire » tout de voua, me dit-il. Vous avez la fermeté, la mesure, le tact, » le sens religieux et politique, l'intelligence des situations, l'éclat et » l'élévation morale de la parole. Si j'étais chef d'État, je vous forais -^ iminédiattMuont ministi"e de l'Intérieur. Votre succès d'aujourd'hui » est le couronnement ; mais, depuis huit jours, vous nous ave» » donné en tout votre mesure. » — Lettre iuédito.
de ces causeries familières et élevées dont il avait le secret. On se demandait quand et comment la France pourrait recouvrer son action au dehors. « Pauvre France ! dit M. Tliiers, elle ne saurait avoir encore aucune politique extérieure ; elle doit refaire sa force dans le silence et dans le recueillement. Mais quand elle comptera de nouveau dar s le monde, sa politique extérieure devra être, ne vous y trompez pas, une politique catholique. C'est comme nation catholique, s'appuyant sur les intérêts catholiques, y puisant sa force et les couvrant de sa protection, qu'elle pourra rayonner 'au dehors. » Et, comme ses interlocuteurs se récriaient : « Ce n'est pas, leur dit-il, une question de foi, c'est une question de patriotisme. Je suppose que l'un de vous fût appelé à diriger les affaires extérieures de la France lorsque notre pays sera en état de reprendre son influence, quelles que fussent ses défiances contre le catholicisme, je le mettrais au défi de ne pas s'incliner devant cette vérité de fait que, pour l'action extérieure de notre paj's, la force cathohque est la première de nos forces nationales. Cela vous étonne, je le vois bien ; mais cela est. »
)) Les sourires d'incrédulité et même les dénégations continuaient. S'animant alors et allant jusqu'au bout de sa pensée, M. Thiers ajouta : « Ah ! vous n'admettez pas cela. Eh bien ! au risque de vous sm-prendre encore davantage, laissez-moi vous dire qu'au point de vue même de notre poUtique extérieure, je crois voir très clairement qu'au train dont vont les choses, il peut arriver un moment où il n'y ait plus guère dans notre pays que deux force s debout : la force catholique et la force de la révolution radicale. Ce sera dans un siècle, peut-être dans un demi-siècle, car aujourd'hui tout se précipite. Mais cette heure viendra, et ceux qui seront là devront faire leur choix. Heureusement, je
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n'y serai pas. Je dis heureusement, car, si j'y étais... je serais bien embarrassé ( 1 ) ! »
Cette boutade de la fin provoqua un rire général ; mais Thiers avait jeté là, comme en se jouant, une de ces vérités qui dénotaient la pénétration de ses vues. Qui pourrait nier que, même avant le demi-siècle révolu, les faittj ne lui aient donné raison ?
Informé de la conversation, Chcsnelong sut gré au président de ses courageuses paroles. Peu de temps après, un des hasards de la vie parlementaire l'amenait dans le cabinet de M. Thiers. Celui-ci fut gracieux et même empressé : « Vous me connaissez assez, écrivait Chesnelong à Larrabure, pour savoir que j'ai été irréprochablement déférent et poh. M. Thiers m'a invité à dîner pour le mercredi 15. Vous voyez qu'il y met de la courtoisie (2). »
Hélas ! la courtoisie ne pouvait masquer longtemps le dissentiment profond qui séparait ces deux hommes sur le régime politique utile au pays. Tout en échangeant des politesses, ils continueront de suivre une voie opposée, jusqu'à ce qu'un événement de plus en plus prévu les sépare définitivement.
(1) Mémoires inédits, t. II, p. 323 et suiv.
(2) Lettre inédite, du 21 janvier 1873.
Le lendemain de ce dîner, notre député écriveùt à M°*' Chesnelong : « Hier soir, chez M, Thiers, je fus très bien accueilli. J'étais placé à ' gauche de M">® Thiers, et je donnais le bras à M^'^ Dosne
» Après le dîner, M. Thiers vint à moi et me prit à part : « Eh bien ! » mon cher monsieur Chesnelong, vous avez supérieurement parlé » (à la suite de la question de M. de Belcastel sur l'incident de VOré-
0 noquc) et vous avez obtenu un grand succès. On m'a dit que vous ) avez montré beaucoup de sagesse sans rien sacrifier de \os idées, ' et en mettant tout votre cœur dans vos peiroles. Je n'en ai pas été
1 surpris ; j'en suis charmé... • Et puis il causa, causa, causa... sans toucher, heureusement, à la politique, mais avec ime intention marquée de me tén ligner beaucoup d'estime et de réparer ses inconvenances d'il y a un an. » — Lettre inédite.