‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 115 sur 302 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Peu après, leurs associés de Lyon les imitèrent, en élisant un homme qui avait pris parti pour la Commune contre Versailles, M. Ranc.

Ces deux élections donnaient raison aux conservateurs qui, avec Chesnelong, dénonçaient, dans la politique de Thiers, un encouragement au radicalisme. Les défiances contre le président s'en accrurent. Il le sentit, et, persuadé qu'il n'avait plus rien à espérer de la droite, décida de s'appuyer uniquement sur la fraction opposée.

C'était une déclaration de guerre. Avec la plupart de ses collègues, Chesnelong résolut de faire face à lennemi. Mais la bataille ne devait se livrer qu'au retour des vacances parlementaires. Suivons-le, en attendant, dans le va-et-vient de ses démarches quotidiennes, à Versailles et à Orthez.

Depuis quelques mois, M'"*^ Chesnelong a regagné le Béarn, et son mari est resté seul, réduit de nouveau à la vie d'hôtel, dans cette capitale provisoire, où il est difficile de se procurer, même à prix d'or, un repas et un logis passables. Mais il trouve dans sa piété d'inappréciables compensations. « Je me réfugie en Dieu, écritil aux siens, et dans la pensée de ma famille. Je viens de porter mes tristesses au pied de l'autel et de recevoir Notre-Seigneui'. Je vous ai tous réunis dans mon cœur autoiu" de Jésus, le priant pour vous tous et poiu" moimême (1). »

D'autre part, le cercle de ses amis s'élargit toujours 11 prend part, presque chaque soir, à un dîner de députés catholiques ; mais c'est à Paris, che^ son vieux compagnon, le cher Auguste de Ribes, qu'il trouve la distraction la plus appréciée.

(1) Lettre inédite, du 2 mars ISl'.i.

D'autres attraits le poussent vers la grande ville. Il est toujours curieux d'éloquence religieuse. Le P. Monsabré atteint alors l'apogée de son succès, et trouve moyen d'intéresser un auditoire très mêlé par le simple exposé, en langue noble et claire, de la doctrine de saint Thomas. Chesnelong le goûte extrêmement et le suit avec assiduité.

Parfois Keller le retient quelques hem-es dans son appartement parisien. Un soir, il y rencontre l'évêque de Poitiers, Mgr Pie. (( C'est, dit-il, un homme très intelligent, très respectable et très bon, avec un peu de vulgarité, non dans la parole, mais dans la tenue et les manières (1). »

De temps à autre, son goût pour les classiques l'entraîne jusqu'au Théâtre français, où il se délecte à voir jouer Racine.

A Versailles, ses relations s'étendent ; la politique ne les absorbe plus. Il a fait connaissance d'un homme de grand cœur et de haute intelligence, tout dévoué aux œuvres catholiques, M. de Férussac. Celui-ci l'invite, un soir, avec Louis Veuillot. Malgré l'incident de la Correspondance de Genève, Chesnelong aborde l'éminent journaliste sans la moindre défiance, et se déclare enchanté de cette première rencontre. « Louis Veuillot, dit-il, est bien l'homme de France ayant le plus d'esprit. Il est très gai, très aimable, très bon, très intéressant, très paradoxal. Si cette nature d'esprit n'avait pas été domptée par la foi, ce serait Proudlion. Mais c'est un croyant absolu, bienveillant dans la vie j)rivée, très large de cœur, avec des saillies de conversation toutefois qui révèlent les défauts de la première éducation (2). »

(1) Lettre in<^^litc, sans date.

(2) Id.

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Mais que valent ces relations distinguées, auprès des caresses de la maison d'Orthez ? Aussi, le surlendemain de la clôture de la session, Chesnelong est-il au milieu des siens. Jamais la vie de famille ne lui parut plus douce, ni l'avenir familial plus souriant. Ses fils, leurs études terminées, ont choisi leur carrière, et la préparent, dans les grandes écoles, avec un redoublement de labeur ; le dernier promet d'ajouter à sa couronne patriarcale l'honneur et l'éclat qui rejaillissent du sacerdoce ; le voyage de Toulouse renouvelle sa joie d'être grand-père ; bref, ces journées béarnaises sont un perpétuel enchantement. Mais elle passent vite, car le Conseil général prend une bonne part des vacances. Au reste, à Versailles, les événements se précipitent . En l'absence de la Chambre, qui si souvent troubla ses desseins, le président agit ; il importe de surveiller ses nouvelles entreprises.

Tout s'acheminait, depuis quelques semaines, vers une rupture définitive entre le gouvernement et l'Assemblée. Outre les élections radicales, qu'on attribuait aux complaisances de Thiers pour le parti républicain, on avait relevé, comme une injure gratuite à l'Assemblée, la récente maladi'esse d'un ministre. Dans une séance académique, Jules Simon, parlant de la délivrance du territoire, en avait attribué à M. Thiers l'honneur exclusif, et s'était indigné contre ceux qui en reportaient à TAsseniblée le mérite partiel.

De plus en plus conscient de la gêne réciproque, le gouvernement avait pris son parti pendant la prorogai-ion, et avait résolu de demander à l'Assemblée, dès sa rentrée, de mettre un terme au régime provisoire du pacte de Bordeaux, en constituant la République.

Pour accentuer cette attitude, le président avait moditic le ministère dans un sens absolument conforme à ses vues. Avec MM. Dufaure, de Rémusat et Léon Say, qui

gardaient leur portefeuille, MM. Casimir-Périer, Waddington et Bérenger qui entraient aux affaires, le cabinet était pris tout entier dans le centre gauche. h'Officiel avait publié ce remaniement la veille même de la rentrée des députés. Alors que la majorité conservatrice entendait ne pas fermer la porte à la monarchie, le ministère était formé pour en finir avec elle. Les membres de la droite relevèrent le gant.

Ils se concertèrent d'abord sur le choix du successeur de Thiers en cas de crise présidentielle, et s'entendirent sur le nom du maréchal de Mac-Mahon. Quelques membres du centre gauche, opposés à l'établissement définitif de la République, se raUièrent à la droite.

Une quarantaine de conservateurs, isolés des fractions principales de l'Assemblée, et réunis sous le nom de groupe Changarnier, hésitaient sur l'attitude à adopter. Chesnelong, qui, sans quitter la droite modérée, avait été admis dans ce groupe, n'hésita pas à y prendi'e la parole, pour en gagner les membres à la politique de résistance.

Après avoir suivi les diverses évolutions de M. Thiers depuis le pacte de Bordeaux, il ajoutait : « Est-il vrai, oui ou non, que nous marchions vers le triomphe du radicalisme ? Est-il vrai, oui ou non, que les courants du jour entraînent sur cette pente le suffrage universel, inconscient et désorienté ? Que le parti radical s'en réjouisse, c'est son droit. Mais ce que je ne comprends pas, c'est que, devant une politique qui a produit de tels résultats, le gouvernement s'y attache davantage, à proportion qu'il la domine moins, et s'y enfonce au Heu de s'en dégager. Il se trompe de bonne foi et à bonne intention, soit, je n'en veux pas douter ; mais il se trompe, et son erreur est pleine de périls. La pohtique de concessions au radicalisme a fait son temps. Nous devons exiger qu'elle soit remplacée par une politique

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