‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 116 sur 302 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

de résistance ferme, nette et sans équivoques. Nous avons reçu le mandat de sauver la société ; nous devons le remplir en usant de tous nos droits.

)) La question qui s'agite est grave ; mais le devoir est clair, et me dicte ma conclusion. En mon âme et conscience, je crois que la majorité conservatrice doit se prononcer contre la politique dont le nouveau cabinet est la manifestation aggravée, dût la chute du cabinet être suivie, comme je le prévois, de la démission de M. Thiers. Nous avons pour nous la vérité, le droit, la justice, l'intérêt du pays ; nous aurons aussi son adhésion, pourvu que nous sachions la mériter par notre union et par la fermeté de notre attitude (1). »

On applaudit, et la réunion décida, à l'unanimité, qu'on voterait contre le ministère.

L'Assemblée Nationale avait repris ses séances le 19 mai. Le lendemain, une interpellation signée par 320 députés était déposée à la tribune, et « réclamait les explications du gouvernement sur les dernières modifications ministérielles et sur la nécessité de revenir à une pohtique résolument conservatrice. »

De son côté, le gouvernement déposait des projets de loi relatifs à l'organisation des pouvoirs publics ; l'heure décisive avait sonné ; le combat allait s'engager.

Le duc de Broglie ouvrit le feu. Il reprit, avec plus d'ampleur, la thèse soutenue par Chesnelong dans le groupe Changarnier. Très haut de pensée, très serré d'argumentation, à la fois pressant et implacable, ce discours était écrit dans une langue admirable d'élévation, d'élégance et de fine ironie. Il mit à une rude épreuve le talent de M. Dufaure, fait de loyauté inflexi-

(1) Mémoires inédits, tome II, p. 3C0.

ble, autant que de vigueur et de précision. Celui-ci affirma que le meilleur remède contre l'invasion du radicalisme était précisément la reconnaissance par tous les citoyens du gouvernement de la République.

L'argument valait pour tout gouvernement régulier. Dans la circonstance, il ne portait pas, et l'Assemblée en jugea visiblement ainsi.

A la suite de ce discours, un des ministres fit savoir que M. Thiers demandait à être entendu. On régla qu'il parlerait devant la Chambre le lendemain, 24 mai.

L'éloquence de Thiers présentait, on le sait, un caractère très particulier. Il avait contre lui la taille, le masque, le geste, la voix, presque tout ce qui compose l'action, si capitale pour l'orateur ; mais il suppléait à l'absence de ces avantages par une supériorité extraordinaire d'intelligence et de raison.

Son discoiu-s du 24 mai fut digne de son prestigieux talent. Jamais il n'avait été plus ingénieux, plus ondoyant, plus fertile en ressources.

Mais ses complaisances obstinées pour la gauche et son parti pris de rejeter la monarchie avaient lassé la patience de la Chambre. Ses adversaires étaient en nombre, leur résolution était inflexible. Avec quelque hâte peut-être, le président de l'Assemblée, M. BuflFet, fit prononcer la clôture de la discussion, puis un des principaux artisans de l'action royaliste, M. ErnouJ, jjorta à la tribune l'ordre du jour suivant, signé par Chesnelong et la plupart de ses collègues de la droite : <( L'Assemblée Nationale, considérant que la forme du gouvernement n'est pas en discussion, que l'Assemblée est saisie de lois constitutionnelles présentées en vertu d'une de ses décisions et qu'elle doit examiner, raaib ({ue, dès aujourd'hui, il importe de rassurer le pays, en faisant prévaloir dans le gouvernement une poUtique

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résolument conservatrice, regrette que les récentes modifications ministérielles n'aient pas donné aux conservateurs la satisfaction qu'ils avaient droit d'attendre, et passe à l'ordre du joiu*. » (1)

En vain M. Dufaure s'efforça de faire voter l'ordre du jour pur et simple ; sa proposition fut rejetée par 362 voix contre 348, et, séance tenante, l'ordre du jour Ernoul fut voté par 360 voix contre 344.

Quelques heures après, Thiers envoyait à l'Assemblée son message de démission. La majorité l'accueillait sans mot dire, et, après de rapides pourparlers, le maréchal de Mac-Mahon était élu, par 390 voix, président de la République (2).

Le lendemain, Chesnelong écrivait à M^^^^ de Guérines :

(1) Mémoires inédits, t. 11, p. 360.

(2) Voici un récit inédit de la chute de Thiers, adressé par Chesnelong à son fils Joseph, au lendemain du 24 mai. Il donn.e la très fidèle physionomie de ces mémorables séances ; de plus, on y voit que notre député avait préparé un discours pour fortifier, au besoin, l'action du duc de Broglio :

« Lundi, dépôt de l'interpellation, signée par quinze députés, dont j'étais. Mardi, acceptation du rendez-vous pour vendredi. Je ne me fis pas inscrire, mais j'étais prêt à entrer en lice ; j'a\ais fourbi mon armo, et elle était, je t'assure, de bonne trempe. Pour assurer le gain de la bataille, nous fîmes une réunion des députés non enrégimentés, no faisant partie d'aucune réunion. J'y parlai avec un grand succès et j'électrisai tout Uîonmonde. On me nomma du bureau par acclamation, et ou demanda que je prisse part au débat public.

» C'était vendredi. Ce jour-là, discussion du duc de Broglie. Ce fut habile, précis, vigoureux, remarquable, sans éloquence, mais pressant et vigoureux. La gauche resta silencieuse, sans être empoignéti ; la majorité fut très ferme, très convenable et très approbatrice. Lo discours do Dufaure fut faible, et ne produisit pas d'effet. Nous sentions la partie gagnée ; nous demandâmes la clôture. Thiers fit déposer un message pour être entendu. On voulut qu'il parlât tout de suite ; il demanda le renvoi au lendemain. Nous y consentîmes; mais nous voulions en fuiir le sameiii, et nous demandâmes que M. Thiers fût entendu à une séance du matin. Là dessus, premier vote, qtii nous remplit de confiance. La gaucho et le contre gauche votèrent pour dou.\ heures du soir ; ime majorité compacte se leva pour la séance de

CHESNEI.OVO. — 17.

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« Lisez VOfficiel, et songez que c'était hier l'annirersaire de Lépante... Nous avons sauvé la France, nous aussi, rien de moins ; nous avons barré le chemin à la Commune, et j'ajoute que nous avons été admirables de calme,

neuf heures. Hier, première séance ; discours de 'Ihiers ; tu le lirais. Il fut anogant pour l'Assemblée, révolutionnaire pour le dehors, inconvenant pour ses adversaires, infatué de lui -môme. Beaucoup de talent, beaucoup de \erve, beaucoup d'audace et de malice, pas de vraie grandeur. La gauche applaxidit souvent ; nous restâmes impassiblement silencieux.

» Emoul devait répondre ; mais le discours de il. Thiers ayant plutôt éloigné qii'attiré les votes, nous crûmes que le mieux était de procéder par actes, non par paroles. Les bureaux des réunions de la majorité rédigèrent un ordre du jour qu'Emoul fut chargé de déposer à la tribune. J'ai signé cet ordre du jour.

>) La séancje est reprise à deux heures. On demande la clôture. Emoul dépose l'ordre du jour ; la gauche hurle. Target, du (»ntr© gauche, y adhère, en réservant, pour ses amis et pour lui, leur acceptation de la RépubUque, et en mettant Thiers à part de son ministère. Ceci nous amène dix voix, qui devaient être l'appomt de la majorité. Denormandie dépose une demande d'ordre du jour pure et simple, en condamnant les allures équivoques de la politique gouvernementale. Dufaure accepte l'ordre du joiu" pur et simple, en protestant contre les réserves de Denormandie. Cotte fausse manœuvre dégage encore certains scrupules, et nous amène cinq ou six voix. Tout venait à souhait. Dieu était avec nous. C'était l'anniversaire du massacre des premiers otages ; le sang innocent nous couvrait de .sa vertu de purification.

» Enfin le moment solennel arrive. Nous avons quinze voix de majorité pour repousser l'ordre du jour pur et simple, pour donner la priorité à l'amendement Emoul sur un autre amendement du centre gauche, pour le vote enfin de l'amendement Ernoul.

» C'était le jugement. On proclame les résultats ; la majorité a le bon goût de rester impassible, et n'insulte à la défaite par aucun applaudissement.

» Une dépêche arrive du général Ladmirault aux questeurs: " Faites ' tout <:e que vous voudrez à Versailles ; je réponds de l'ordre à ' Paris. » Baragnon demande une séance de nuit à huit heures du soir. Dufaure répond avec dignité qu'il l'accepte, mais que, tant qu'un nouveau gouvernement ne si^ra ptis constitué, celui qui existe sera à son post<' pour garantir la sécurité publique. Nous l'applaudissons.

n A huit heures, la .séance est reprise. Après un intermède ridicule, <lofit lîcrtnuld fait le:;* frain. le iiiiiiistro rlo la Justice annonce que les

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