CHAPITRE X
Chesnelong désormais se donnera d'autant plus ardemment aux travaux parlementaires, que son action religieuse, la principale raison d'être de sa présence à l'Assemblée, sera favorisée par le nouveau ministère, et que le maréchal de Mac-Mahon, sans encourager extérieurement l'effort des monarchistes, lui réservera une discrète faveur.
Après le gouvernement personnel et autoritaire de Thiers, le régime parlementaire va enfin fonctionner normalement. C'est dire que le duc de Broglie, viceprésident du Conseil et ministre des Affaires étrangères, sera, par sa fonction comme par sa valeur, l'homme de l'influence la plus haute et la plus efficace.
Chesnelong, qui, dans ses lettres, juge avec quelque sévérité certains de ses actes, a tenu, dans ses Mémoires, à reconnaître la nature élevée, profondément hormête, et, en même temps prévoyante et avisée, du grand seigneur historien que les événements venaient de placer, en fait, à la tête du pays (1).
Au reste, l'heure n'était pas venue, ni pour le viceprésident du Conseil, ni pour ses collègues. A peine installés au pouvoir, il se virent l'objet d'une coalition formée de tous les appétits et de toutes les haines que contrariait leur présence.
A la suite d'une regrettable circulaire sur le service de la presse, lancée sous sa responsabilité, le ministre de l'Intérieur, M. Beulé, essuya la première tempête. C'était le 10 juin. Quinze jours plus tard, nouvelle poussée de l'opposition, à l'occasion de lenterrement civil d'un légionnaire (2) auquel le ministre a refusé les homieurs militaires au cimetière.
( 1 ) Le nouveau ministère se composait comme il suit : Centre droit, duc de Broglie, Beulé, Batbie ; droite, Ernoul, de la BouiUerio, amiral d'Homoy ; bonapartistes, Alagno, général du Barail ; centre gauche, Deseilligny. Tous appartenaient à la majorité du 24 mai.
(2) M. Brousse, che\alier de la Légion d'honneur, mort à ^"ersailles.
Cette fois, Chesnelong se propose d'intervenir, afin de défendre l'attitude des ministres. Les voyant se défendre eux-mêmes avec une vigueur qui leur assure un plein succès, il renonce à demander la parole. Mais on sait qu'il a préparé un discours, et, le soir, il voit venir à lui le directeur de la Gazette de France.
« Si vous acceptiez, dit M. Janicot, la Gazette pour tribune ?
— Volontiers, dit Chesnelong. Je publierai mon discours sous forme de lettre. «
Le lendemain paraissait cette Lettre à la Gazette de France, qui fut immédiatement très remarquée, même par l'opposition. Chesnelong y posait nettement les principes qui, selon lui. justifiaient l'acte du ministre.
(' Il ne s'agit pas, disait-il, de savoir si l'État doit rester neutre entre les divers cultes ; il s'agit de savoir s'il doit rester neutre entre l'athéisme et la religion, et si l'athéisme a droit, lui aussi, au respect et à la protection de l'Etat. C'est chose grave et de grave conséquence. Aucune société n'a jamais subsisté, en effet ; aucune société ne pourra jamais se maintenir sans s'appuyer à un minimum de croyances morales et sociales indiscutées, qui peuvent se résumer dans ces quatre mots • Dieu, l'âme, l'immortalité, la nécessité d'un culte public. Otez cette base, il n'y a plus de devoir, il n'y a plus de droit. Il ne reste que la lutte égoïste des intérêts et les caprices sanglants de la force ; l'attentat suprême contre la civilisation et contre la patrie est consommé. »
Ces affirmations contre le principe de la neutralité absolue étaient inquiétantes pour les Loges, dont les délégués à l'Assemblée prétendaient étayer prochainement sur ce principe toutes leurs revendications antireligieuses. On eût désiré, de la i)art de Chesnelong, une atténuation, et c'est probablement en vue de l'obtenir <{ue Gambetta vint lui demander un entretien. Mais