CHAPITRE X
comment s'entendre avec un homme qui, forcé de s'expliquer à fond, réclamait la neutralité de l'État entre la libre-pensée, fût-elle matérialiste ou athée, et toute croyance religieuse, quel qu'en fût le caractère ?
De part et d'autre, la conversation fut courtoise, mais chacun resta sur ses positions.
Chesnelong combattait d'autant plus fermement l'athéisme de l'État, que sa thèse comptait nombre d'adeptes au sein de l'Assemblée.
Le mouvement de suppHcations rehgieuses et de pénitence né à la suite de la guerre était alors à son apogée. Le sentiment de l'expiation nécessaire pour les crimes de la Commune et les projets impies du radicalisme ; l'espoir toujours caressé, mais de plus en plus intense, d'une restauration monarchique qui assurerait enfin l'ordre et la paix, le souvenir des interventions divines et des mots d'ordre surnaturellement donnés dans certains lieux devenus des sanctuaires, tout soulevait alors la partie saine du pays dans un élan religieux qui se traduisait surtout par des pèlerinages. C'est l'année où les foules se portent, sous la conduite de leurs évêques, bannières au vent et au chant des canti- (lues, vers Lourdes, La Salette, Pontmain, le Mont-Saint- Michel, Sainte-Anne-d'Auray, Saint-^Iartin de Tours.
L'Assemblée Nationale ne reste pas étrangère à ces iiommages. Voulant, au nom du « royaume de ^larie. » reconnaître la protection séculaire de la Mère de Dieu sur la France, cent quarante députés se sont joints, dès le 26 mai, aux quarante mille pèlerins qui ont visité la cathédrale de Chartres.
Le 29 juin, nouvelle expédition vers une petite ville
pittoresque et mystique de la Bourgogne, Paray-le- Monial, C'est là qu'au XVIP siècle, dans une apparition célèbre, le Christ a demandé que l'image de son Sacré-Cœur fût gravée sur les étendards de France, que le royaume entier lui fût consacré, et qu'un temple spécial fût élevé en son honneur.
Louis XIV a éludé l'ordre divin ; sa race a porté le poids du refus ; il est temps que la France officielle réponde enfin à l'appel de son Dieu.
Les députés sont, cette fois, une cinquantaine, et portent une bannière oJEferte au Sacré-Cœur par cent cinquante de leurs collègues.
Arrivés à la gare, ils placent le Cœur de Jésus sur leur poitrine, déploient leur étendard, et se dirigent vers l'église, au bruit des acclamations. L'évêque d'Autun. Mgr de Léseleuc, les reçoit à la porte de la basilique étincelante de lumières. Tous communient, puis M. de Belcastel prononce, au nom de ses collègues, un acte de consécration au Sacré-Cœur.
Jusque-là, Chesnelong, perdu dans la foule des députés, s'était contenté de prier humblement. Au moment du départ, on lui demanda d'adresser quelques paroles à la foule émue qui débordait de la basilique. « Ému. écrit-il, je l'étais aussi. Je poussai un cri qui partait, je vous l'assure, du fond de mes entrailles... Non pas tout à fait celui que les journaux ont dit ; par le fond. c'était cela, mais, dans l'accent et le développement, c'était un peu autre chose. Je refusai, d'ailleurs, de donner mes paroles d'après mes souvenirs : il me semblait que ces effusions, sorties des profondeurs de l'ârae. n'étaient pas faites pour la publicité du journalisme. Toujours est-il que, les circonstances aidant, ces masses furent complètement électrisées, mes collègues aussi... On me fit une ovation hors de toute proportion avec ma hâtive improvisation, ov^ation qui m'a remué, je ne