‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 123 sur 302 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

» France la protection et la miséricorde divines, » ou quelque chose d'analogue ? En un mot, il serait désirable, ce semble, que, pour la rédaction même de la loi, l'Assemblée vouliît bien s'associer à la pensée patriotique et chrétienne qui a inspiré le projet (1). »

Ce désir était trop conforme à la pensée de Chesnelong pour qu'il lui refusât l'appui de son influence. M. Keller, nommé rapporteur de la commission, présenta un vœu conçu à peu près dans les termes ci-dessus, et M. de Cazenove de Pradines prépara un amendement destiné à faire modifier, dans ce sens, le projet du gouvernement.

Mais, avec son grand sens de la mesure, l'archevêque ne croyait pas l'Assemblée assez courageusement chrétienne pour aller jusque-là. Il exprima ses craintes à M. Keller, puis il écrivit à Chesnelong : « Je vois avec consolation que notre affaire va bien à la Chambre. Ne lui demandons rien qui soit au-dessus de ses forces. J'ai été très satisfait d'un entretien que j 'ai eu avec M. Keller. M. de Cazenove de Pradines ferait bien de renoncer à son amendement. Le point capital est d'obtenir le vot€ avec la plus grande majorité possible. Ce sera à moi à faire le reste. Je saurai bien, dans une lettre pastorale, donner à l'œuvre le caractère national qu'elle comporte, et exphquer toute la portée du vote de F Assemblée (2). »

Conformément à cet avis, le texte du rapport rédigé par M. Keller fut abandonné, et l'on proposa de présenter comme il suit l'article 1®^ du projet de loi : « Est déclarée d'utilité publique la construction d'une église sur la colline de Montmartre, conformément à la demande qui en a été faite par l'archevêque de Paris, dans sa lettre du 25 mars 1873, adressée au ministre des Cultes.

(1) Lettre inédite, tlu 2.") juin ISTM.

(2) /rf.,(lu 12 juillet lSi73.

rUKSNELONG. — IS.

Cette église, qui sera construite exclusivement avec des fonds provenant de souscriptions, sera affectée à perpétuité à l'exercice du culte catholique. »

La discussion publique eut lieu les 23 et 24 juillet 1873.

Déjà surexcitée par le souvenir du récent pèlerinage parlementaire, la gauche est, dès le début de la séance, mécontente, ironique, houleuse. Spécialement désigné à ses colères par son rôle à Paray-le-Monial, Chesnelong est résolu à garder le silence.

Un duel courtois s'engage d'abord entre M. Batbie et M. Bertauld, député du Calvados ; puis, comme si la gauche radicale eût craint de perdre une telle occasion de déverser sa haine sur l'objet le plus vénérable et le plus saint de la dévotion catholique, M. Tolain, dans un discours odieusement sectaire, dénature la pensée du Vœu National, et s'attaque, en termes violents, à ce qu'il appelle la superstition du Sacré-Cœur.

En présence de ce débordement d'impiété, Chesnelong pâlit, puis il s'élance à la tribune. Il faut qu'il relève l'injure, et remette dans son vrai jour la pensée qui a donné naissance au projet de loi. Après un rappel court et vibrant de la détresse que personne ne peut avoir oubhée, et qui a jeté la France agonisante aux pieds de son Dieu, — « Qui donc, s'écrie-t-il, pourrait se plaindre ? Qui pourrait réclamer ? Qui viendra dire à la prière spontanée et au sacrifice volontaire : Vous êtes des suspects, vous ne passerez pas... ? Voilà tout le projet de loi, qui se défend par lui-même. Et, quant aux paroles de M. Tolain sur la croyance au Sacré-Cœur, sous le patronage duquel l'église sera élevée, je répondrai qu'elle a tous mes respects aussi bien que ma foi. Et, Messieurs, retenez bien ceci... » — Ici, l'émotion fait trembler la voix de l'orateur, et, un instant, sa parole s'arrête. Alors, trépignements et exclamations ironiques, que Chesnelong domine aussitôt :

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— « Je vous fais remarquer, Messieurs, que ce mode d'interruption n'est guère poli. L'émotion dans l'accent est bien naturelle quand on répond à des paroles telles que celles qui ont été prononcées tout à l'heure. Oui, retenez bien ceci : nous sommes tous unanimes, mes amis et moi, pour respecter ce que M. Tolain a attaqué, et pour protester contre les paroles que nous venons d'avoir la douleur d'entendre! Notre vote, j'en suis certain, le prouvera (1). »

La droite, en effet, fut unanime, et le premier article, déclarant d'utilité publique l'érection du monument du Vœu National, fut voté à la majorité de 244 voix.

Là ne se borna pas l'action de Chesnelong en faveur du nouveau sanctuaire. Avant même le vote de la loi, Mgr Guibert lui demanda d'entrer dans la commission préposée à la direction des travaux. « Vous n'êtes pas architecte, je le sais, disait-il, mais vous êtes naturellement artiste, homme de goût et de jugement, ce qui n'est pas à dédaigner dans une entreprise comme ceUe dont il s'agit (2), » Notre député accepta, et, de même que ses conseils contribuèrent au choix judicieux des plans, ses démarches multiplièrent les libéralités qui, peu d'années après, devaient faire surgir le splendide monument.

Depuis son entrée à l'Assemblée, Chesnelong a donné une attention spéciale aux intérêts religieux. Comme jadis au Corps législatif, il a voulu être, avant tout, le soldat de l'Éghse. Aussi bien, ses espérances politiques ont-elles été sans cesse contrariées par le mauvais vouloir de Thiers. Ses collègues n'oubhent pas néanmoins qu'il a, en matière de finances, une compétence hors pair, et, comme ils le savent aussi complaisant que capable, ils ne manquent jamais, à la fin des sessions,

(1) Mémoires inédits, t. 11, p. 404.

(2) Lettre inédite, du 12 juiJlet 1873.

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de lui confier une foule de travaux restés en souffrance, en lui disant, avec d'aimables sourires : « Il n'y a que vous qui puissiez faire cela ! »

D'ordinaire, il accepte, comme si, une fois déjà, l'excès de travail n'avait pas mis sa vie en danger. C'est ainsi que nous le voyons, le 24 juillet, à la veille des vacances, défendre à la tribune un rapport qu'il a élaboré sur les patentes, et dans lequel il établit la différence « entre l'impôt proportionnel, qui est la justice, et l'impôt progressif, qui est tout autre chose. »

Enfin, après ces mois laborieux où les besognes obscures et incessantes imposées par le souci des intérêts locaux sont venues plus que jamais alourdir le travail des bureaux et les luttes de la tribune, après une contribution angoissante au grand effort qui a amené l'événement du 24 mai, l'heure de la liberté sonne, et les portes s'ouvrent.

« Ah ! si vous saviez, écrit notre député, ce que c'est que de s'en aller et de s'en aller chez soi !... Le duc d'Aumale disait l'autre jour : « Il n'y aura jamais de mot pour » exprimer ce qu'on éprouve quand on retrouve son » pays après l'avoir perdu. » Je ne puis pas comparer l'impression de l'exilé qui rentre à la mienne, non ; mais le prisonnier qui retrouve les siens après un temps de forteresse, me voilà. Pouvoir courir et parler au hasard, être libre de ne penser à rien ou de penser à ce que l'on voudra ; ne réviser aucun budget, ne discuter aucun impôt, n'entendre ni blasphèmes, ni mensonges, ne servir de cible à aucun et ne batailler contre personne ; au lieu de cela, embrasser, caresser, « admirer » ses enfants à loisir ; être enfant avec eux, rire pour des bêtises, se promener dans son jardin, s'étendre dans son fauteuil, se chauffer à sa cheminée, dormir dans son lit, tout cela n'est-il pas bien près de constituer le bonheur (1) ? »

(1) Lnttrf h \[»ie de Guérinos, op. rit., i. TT. p. 188.

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