CHAPITRE XI
nécessaire pour que l'armée et le pays se ralliassent à la monarchie, et en rendissent ainsi le rétablissement possible. Vous êtes, à mon avis, en situation d'être accueilli avec bienveillance et écouté avec faveur par M. le comte de Chambord. Pensez-y, mon cher collègue ; vous remplirez un honorable devoir, et j'ai l'instinct que votre démarche pourra être utile à la cause dont nous désirons tous le succès (1). »
Cette concordance de jugements sur sa personne fit réfléchir Chesnelong ; il n'écarta plus sans examen un projet qui lui était soumis pour la troisième fois ; (2) il consentit même à discuter les vues du duc Decazes.
Un récent historien a présenté cette ouverture d'un des chefs du centre droit à un ardent légitimiste presque sûr d'être écouté à Frohsdorf comme une habile manœuvre, ayant pour but final d'amener Henri V, ou à reconnaître le droit populaire au détriment de ses prérogatives héréditaires, ou à abdiquer en faveur des princes d'Orléans. Selon ]M. Arthur Loth (3), les membres du centre droit, désirant une monarchie conforme à leurs vues, n'eurent alors qu'un but : obUger le comte de Chambord à sacrifier ses principes ou à céder la place à ses cousins. Poi^ arriver à leurs fins, ils choisirent Chesnelong, qui, avec une naïveté égale à sa bonne foi, se chargea de porter au prince l'ultimatum de la droite libérale.
La mission offerte à notre député, et acceptée plus
(1) Cf Ch. Chesnelong, Z/O Campagne monarchique d'octobre 1873, p. 24,
(2) Cette triple proposition aurait pu paraître lo résultat d'une entente concertée entre divers membres d'un groupe politique. Mais cette entente ii 'existait pas. M^I. de Dampierre et DecAzes faisaient partie de groupes différents.
(3) U Échec de la rcitauration motiarchiqiie en 1873. — \*oir spécialement les chapitres X, XI, XIT et XIII.
274 C'HESNELONG
tard par lui, fut, en fait, bien différente. Dans les déclarations du duc Decazes, il avait vu deux choses : on entendait rappeler le roi au trône en vertu de son droit héréditaire, et il était question, non de lui imposer une constitution faite sans lui, mais de faire la constitution avec lui ; d'autre part, l'état de l'opinion en France ne semblait pas admettre la répudiation du drapeau tricolore ; l'attachement du comte de Chambord pour le drapeau blanc pouvait compromettre à jamais le rétablissement de la royauté : il était nécessaire qu'il en fût informé.
Le langage du duc Decazes n'imphquait pas qu'il s'agît d'imposer au roi, au nom de l'Assemblée et comme condition sine qua non, l'abandon du drapeau blanc. Si telle était la pensée de quelques membres du centre droit — et nous verrons, plus tard, certains d'entre eux formuler cette prétention, — Chesnelong avait une trop haute idée des conditions de la légitimité pour s'y associer. Il pensait seulement qu'il y avait urgence à mettre le roi bien en face de l'obstacle qui pouvait entraver son retour, et à lui suggérer, au besoin, un moyen de l'aplanir, sans porter atteinte à sa dignité. Puisque la seule difficulté sérieuse était celle du drapeau, et que la violente opposition du blanc au tricolore pouvait avoir de tragiques conséquences, n'y avait-il pas heu de chercher un drapeau de conciliation ménageant à la fois les préférences de la nation, l'amour-propre de l'armée et l'honneur de la maison royale ?
C'est en ce sens que Chesnelong avait compris les ouvertures du duc Decazes ; c'est en ce sens qu'il acceptait d'étudier les idées de son collègue. Le voyage de Frohsdorf qu'on lui proposait ne pouvait, en tout cas, s'effectuer qu'après le voyage du comte do Paris ; il avait, pour réfléchir et prendre conseil, le temps des vacances parlementaires ; il partit pour Orthez, avec la