CHAPITRE XI
retint soigneusement ; on allait en faire la base d'un plan de campagne.
Le gouvernement ne pouvait pousser plus avant les démarches, puisque seule l'Assemblée était souveraine, et qualifiée pour rétablir la monarchie. Cependant il fallait se hâter, et faire les derniers efforts pour sup|)rimer la difficulté du drapeau.
Dans ce but, on convoqua à Paris, pour le 4 octobre, les membres des bureaux de tous les groupes de droite — extrême droite, droite modérée, centre droit, habitués de la réunion Changarnier — afin d'arrêter les résolutions que pouvaient réclamer les circonstances.
Chesnelong quitta Orthez le 3 octobre. Au cours du voyage, une rencontre inattendue lui permit de mesurer la hauteur de l'obstacle auquel il allait se heurter :
« A Puyoo, écrivait-il le lendemain, M. de Charette vint me trouver dans mon coupé, et nous causâmes ensemble jusqu'à Bordeaux. Il m'intéressa vivement. Ce n'est pas un homme politique, ni même un homme instruit ; mais c'est un intrépide catholique, un pur royaliste et un fier soldat. Ame loyale et haute ; un langage et une physionomie qui révèlent cette âme : c'est un \Tai type de grandeur morale et de générosité chevaleresque, un de ces hommes qui sauvent Téternel honneur quand tout le reste est perdu, mais qui peuvent, en d'autres temps, perdre par leur obstination ce qu'ils voudraient sauver au prix de leur vie. C'est un défenseur intraitable du drapeau blanc ; le tricolore est presque son ennemi personnel. Je l'amenai cependant à me dire : « Peutêtre avez-vous raison : Henri V devra céder ; je n'ai pas, moi, les mêmes devoh*s, et jamais je ne servh-ai sous le tricolore. » Nous nous séparâmes charmés l'un de l'autre ;
il me demanda de l'autoriser à venir me voir quelquefois à Versailles (1). »
Le lendemain de son arrivée à Paris, Chesnelong alla, de grand matin, entendre la messe à la Madeleine. « Je demandai, dit-il, au Saint-Esprit de nous tirer d'affaire, sans pressentir à quel point nous avions besoin de son aide. »
Quelques heures plus tard, il était chez M. Maurice Aubry, son collègue, qui avait mis ses salons à la disposition de la réunion des droites. La présidence fut déférée au général Changarnier, qui, après quelques paroles fières et résolues d'accent, proposa de nommer une commission choisie dans les bureaux des quatre groupes, et chargée de préparer les voies à la solution monarchique. Les principaux membres de la réunion, MM. d'HaussonviUe, de la Rochette, Keller, Baragnon, opinèrent dans le même sens.
On va procéder à la nomination des commissaires, lorsque le duc d'Audiffret-Pasquier prend la parole. Il ne veut pas d'équivoque :
« Oui, dit-il, nous avons un but commun, la monarchie ; mais le centre droit est convaincu qu'elle n'est possible qu'à condition d'être constitutionnelle et d'adopter le drapeau tricolore. Sur le premier point, l'entente est faite ou se fera. Sur le second, où en eston ? Si, avant tout et comme au préalable, il n'est pas entendu que le drapeau tricolore est maintenu; s'il n'est pas entendu que le maintien du drapeau sera stipulé dans l'acte de la fondation monarchique, le centre droit se refuse à la campagne. Il a tout sacrifié, ses princes, ses préférences ; au 24 mai, il voulait le duc d'Aumalo, il a accepté Mac-Mahon et a conduit la
(I) Lottro inc^dito à M"'*" Chesnelong, 4 octobre 1873.