‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 135 sur 302 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

faire ; il faut y travailler. » — Et il continua par la déclaration suivante : « Pas d'illusion possible. Rien à tenter sans être sûr du conc(mrs fidèle, résolu, énergique de l'armée. Je la connais, je connais ses chefs. Si vous inquiétez l'armée sur le drapeau tricolore, elle ne se révoltera pas ; mais plusieurs chefs donneront leur démission, et l'armée mécontente ne se dévouera pas, voilà le fait. Il est, d'ailleurs, conforme à mon sentiment. J'honore le drapeau blanc ; j'aime le drapeau tricolore ; je ne le répudierai jamais. Je ne suis pas suspect. Malgré mes quatre-vingts ans, je me ferais casser la tête pour mettre le comte de Chambord sur le trône ; j'estimerais que ce serait là un beau coui'onnement de ma vie : je suis dévoué au prince jusque-là, pas jusqu'à répudier le drapeau national. »

Le comte Daru parla dans le même sens. Impressionné de ces déclarations, et craignant, malgré tout, la persistante opposition de Frohsdorf, le baron de Larcy proposa cette formule de transaction : « La question du drapeau sera tranchée par l'accord du roi et de l'Assemblée. »

Mais le duc Pasquier ne l'entendait pas ainsi. Il commença par déclarer qu'il s'était entretenu de la question avec le maréchal de Mac-Mahon, et que le chef de l'^itat ne croyait pas pouvoir répondre de la paix publique si la question du drapeau n'était pas résolue d'avance- en faveur du drapeau tricolore. Au cours d'une lettre postérieure à l'entretien, le maréchal aurait même exprimé son avis en ces termes : « Si le drapeau blanc était déployé en face du drapeau tricolore, si le drapeau blanc flottait à une fenêtre et le drapeau tricolore à une autre, les chassepots partiraient d'eux-mêmes, et je ne poiuTais plus répondre de Tordie dans les rues et de la discipline dans l'armée. »

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Parlant alors en son nom et au nom du centre droit, le duc d'Audiffret-Pasquier continua : « Pouvonsnous tenter la monarchie dans des conditions où le pays mécontent ne nous suivrait pas, où l'armée froissée ne nous approuverait pas, où le maréchal, qui a la garde de l'ordre et la responsabilité de la situation, ne croit pas possible de nous prêter son concours, où la majorité enfin nous ferait défaut dans l'Assemblée ? Cela ne serait, ni sérieux, ni patriotique, ni possible ; au bout de cela, il n'y a pas la monarchie rétablie, il y a la Révolution maîtresse.

» La transaction Larcy, c'est le doute planant sur la question du drapeau. Ce n'est pas assez ; il faut la garantie préalable du maintien définitif. A cette condition, tout est possible, presque facile ; hors de là, tout craque. Voilà le fait, il s'impose, et il doit être la règle de nos délibérations (1). »

Que les faits rendissent, en effet, impossible le retour du drapeau blanc, on pouvait le craindre; mais était-ce une raison pour vouloir traiter avec le roi légitime de puissance à puissance ? Le centre droit et même l'Assemblée avaient-ils réellement le droit de créer le régime qui leur semblait le meilleur, et de fixer d'avance son programme, son organisme, et jusqu'à son symbole ? Chesnelong eut soin de mettre en avant le droit du prince, dont gn semblait vraiment faire trop bon marché.

« Nous aurons beau, dit-il, déterminer le terrain sur lequel l'accord nécessaire de la majorité, du gouvernement et du pays peut se faire; si le roi n'y vient pas. notre œuvre est vaine. Sans l'accord, tout s'écroule ; mais, sans le roi, tout échappe ; et sans le rétablissement de la monarchie, notre pauvre pays reprend la route des abîmes : voilà la question.

( I ) CoriipU' iciidu iin'-dit. atircssé par Cliesnelonj; à son fils aîné.

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nOr, l'armée et le pays sont ce qu'ils sont ; nous ne pouvons rien pour les changer. Si, pour avoir l'assentiment de l'un et le concours dévoué de l'autre, le maréchal, qui est le vrai maître de la situation, nous dit qu'il y a une condition nécessaire, il faut réaliser cette condition ou ne rien tenter sérieusement.

«Dans cet état de choses, nous devons agir sur le prince pour obtenir l'acceptation de cette condition (1). Ici, nous nous heurtons à une question de dignité. Comment tout sauvegarder ?

» Mon sentiment, je l'ai fait connaître au prince, et je l'exprime ici. La grande manière de procéder, ce serait, pour M. le comte de Chambord, de supprimer la difficulté en la tranchant lui-même. Royal iser le drapeau tricolore, lui ôter toute signification révolutionnaire, l'accepter comme drapeau national en le complétant par la cravate blanche et l'écusson de France, et notifier cet acte au pays dans un grand et généreux langage. Accepteriez-vous cela ? {Oni, oui !)

» S'il convenait au prince de ne parler personnellement que plus tard, vous contenteriez-vous de la parole qu'il vous transmettrait, étant entendu qu'il parlerait avant sa rentrée ? {Oui, oui /)

)) Si le prince ne veut parler du drapeau et revenir sur son manifeste qu'après son élévation au trône, ne pourriez-vous pas sauvegarder la transition, et en même temps ménager la dignité et respecter le droit du prince, en disant : a Le drapeau tricolore est maintenu ; il ne pourra être modifié que ixir Vaccord du roi et de V Assemblée ? » La déclaration de maintien ne laisse pas la concurrence se produh*e dans le présent ; l'avenir est garanti par la participation nécessaire de l'Assemblée :

(1) Cliesnolonp; ne vont pas pnrlor ici de (Condition imposée au roi par la Coininissioii o»i l'Assoiiihléc, mais d'acceptation, par le roi. d'vin état do eliosos inévitable.

la dignité du prince est couverte par cette réserve théorique de l'avenir. {Noils acceptons cela.)

» Voilà mon sentiment ; je vous remercie d'y adhérer. Hélas ! tout n'est pas fait ; il faut l'adhésion du prince. Que Dieu lui mette au cœur une inspiration de salut ! (1) »

On a reconnu la formule arrêtée avec M. de Falloux, au dîner du quai d'Orsay. La Commission l'acceptait. Il s'agissait maintenant de la faire agréer par le prince. Elle était assurément moins radicale que les prétentions du duc Pasquier. Néanmoins, comment amener l'hôte de Frohsdorf , le roi, à signer un pareil accord avec une Assemblée composée de ses sujets ?

Rêvant d'un pacte entre le monarque et la France, Chesnelong n'allait-il pas heurter l'antique conception du droit royal ?

Cette crainte ne parut pas influencer la Commission. Croyant avoir enfin trouvé le terrain sur lequel pourraient se rencontrer le roi et l'Assemblée, tous, y compris le duc d'Audififret-Pasquier, se rallièrent aux vues du député d'Orthez.

Le comte Daru prit alors la parole : <( Je demande pardon à Chesnelong, dit-il, de disposer de lui sans le consulter. Chargeons-le d'aller porter au comte de Chambord, avec le respect et le tact qu'il y mettra, l'expression de ces idées. »

Tous applaudii'ent. Cette fois, ce n'était plus une timide insinuation d'amis politiques, c'était un mandat officiel que Chesnelong recevait de la Commission des Neuf, siégeant au nom de toute la droite de l'Assemblée. Il s'agissait de porter au comte de Chambord l'appel de toute la partie saine du pays, et de décider, lui simple négociant béarnais, le l'oi de France à réintégrer son trône séculaire.

(1) C'onipto rondu inédit, adressé par Chesnelong à son lils aînô.

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