CHAPITRE XII
touche au principe que je représente, et sans lequel je serais impuissant pour le bien ; elle touche aussi à mon honneur. De là, sa gravité et sa délicatesse. Quoi qu'il en soit, je vous saurai gré de m'en entretenir avec une entière sincérité, et sans me laisser ignorer ce que vous croirez utile de porter à ma connaissance. »
Après une telle déclaration, plaider la cause du drapeau tricolore n'était pas chose aisée. Il le fallait pourtant, puisque, ce drapeau une fois répudié, « l'entreprise monarchique ne serait, ni bien accueillie par l'armée, ni soutenue par le pays, ni secondée par le gouvernement, ni votée par la majorité. »
Le prince écouta l'énoncé de ces impossibilités avec un silence impassible, qui semblait témoigner d'une résolution obstinée et irrévocable.
Chesnelong se hasarda alors à proposer la fusion des deux drapeaux, c'est-à-dire l'adoption d'un drapeau tricolore fleurdelisé, ou portant les armes de la maison de France. Le visage du prince exprima un mécontentement visible.
L'envoyé des Neuf parla de la coexistence de deux drapeaux, l'un blanc, à l'usage de la famille royale, l'autre tricolore destiné à la nation et à l'armée.
Le roi l'interrompit avec un accent de fermeté douce, et, comme se parlant à lui-même : « Je n'accepterai jamais le drapeau tricolore.
— Monseigneur permettra, dit Chesnelong, que je n'aie pas entendu cette parole. En tout cas, il ne me charge pas, je pense, de la rapporter à Paris. Si je la rapportais, je suis assuré que la campagne monarchique serait aussitôt abandonnée. J'oublie donc le mot que Monseigneur vient de me dire ; il voudra bien m'indiqiuT, à la tin de l'entretien, la réponse détinitive que j'aurai à rapporter.
304 CHESNEI.ONG
— Soit, dit le prince, mais vous voj'^ez quel est le fond de mon sentiment (1). »
Une telle déclaration n'aurait-elle pas dû mettre fin à l'entretien, et anéantir des espérances désormais sans objet ? Beaucoup l'ont pensé, et ont même fait un grief au négociateur d'avoir poursuivi une tentative fatalement vouée à l'insuccès. Mais la frayeur des maux qu'allait déchaîner l'abandon de la campagne et la haute idée qu'il avait du patriotisme du prince décidèrent Chesnelong à épuiser tous les moyens de persuasion. Aussi bien, il était convaincu que, si l'obstacle du drapeau pouvait s'abaisser au point de permettre le retour et l'intronisation du roi, celui-ci, mis en contact avec les réalités de son pays, conclurait l'entente désirée.
Il poursuivit donc son argumentation, faisant remarquer que, lorsque le droit royal est respecté, toutes les autres questions sont de celles que l'accord du roi et de la représentation du pays peut résoudre, et qu'au point de vue même du vrai principe monarchique, un non possumus inflexible sur la question du drapeau ne paraissait pas justifié.
C'était provoquer, de la part du prince, un plus ample exposé de ses théories :
« Ah ! le principe monarchique ! dit-il, je n'ai eu, depuis plus de quarante ans, d'autre mission effective, et je n'ai pu rendie au pays d'autre service que de le garder intact ! J'y ai bien réfléchi ; je ne crois pas en exagérer la portée ; je tiens à ne pas le laisser déchoir entre mes mains. C'est par lui que je pourrai être une vraie force pour remettre la France dans la voie de ses destinées. Roi diminué, je serais un roi impuissant, et je n'aurais plus que la valeur d'un expédient.
(1) Ch. Chesnelong, La catnpagnc 7nonarchiqiir, p. 141.