CHAPITRE XII
» Le drapeau est le symbole, l'expression extérieure du principe ; il en est la manifestation devant le peuple, la seule qu'il voie, la seule qui ait pour lui une signification décisive. Et voilà pourquoi le principe et le drapeau ne peuvent être séparés.
» La gloire de l'armée française, sa bravoure, son héroïsme, je les admire ; j'en suis plus fier que personne. Comment donc ne comprendrais-je pas, comment ne respecterais-je pa^s le sentiment de l'armée pour un drapeau qui si souvent a été teint du sang de ses soldats ? Croyez bien qu'après nous être trouvés en face l'un de l'autre, nous nous comprendrons, l'armée et moi. Elle sentira que j'ai au cœur un hommage pour toutes ses gloires, un souvenir pour toutes les grandes choses qu'elle a faites ; qu'eUe aura toujours en moi un gardien vigilant de son honneur, qui s'identifiera avec le mien. Je suis sûr aussi que mon honneur lui sera cher, comme le sien me sera sacré. Elle prendra de mes mains, sans en être blessée, le drapeau que je lui remettrai après l'avoir présenté au pays ; et quant à moi, je le confierai san^ crainte à sa vaillance.
)^ De même que je rends hommage à l'armée, j'honore tous les services qui, à toutes les dates, ont été rendus à la France. Je l'ai dit, je ne suis pas un parti, et je ne régnerai pas pour un parti. J'appellerai à moi tous les mérites, toutes les capacités, tous les dévouements. L'unité de la France, tel a toujours été le programme de ma maison ; je n'en aurai pas d'autre. J'aurai à faire l'unité morale de la France en effaçant le souvenir de • toutes les discordes, et en unissant , au sei*vice du pays, tous les hommes de cœur que le malheiu' des ciiconstances a pu souvent séparer. A cet égard, la garantie est dans mes intentions, dans mes sentiments, dans mon devoir auquel je ne faillirai pas. dans la droiture de mon âme, dont, je l'espère, personne ne doute. Mais elle est
aussi dans l'autorité qui me viendra de mon principe. Et c'est pourquoi je suis tenu de n'affaiblir ce principe, ni en soi, ni dans ce qui en serait la représentation.
» Je parlerai au moment de ma rentrée en France. Je présenterai alors au pays une solution sur le drapeau compatible avec mon honneur, et je me fais fort de l'obtenir de lui par ses représentants. J'ai la confiance que, lorsque la France et moi, nous nous serons retrouvés, les obstacles s'aplaniront, et que l'accord qui semble si difficile aujourd'hui naîtra de la situation ellemême (1). »
Après ces nobles paroles, il n'était plus permis d'espérer que la question du drapeau serait tranchée par un motu propio royal. Tout au plus Chesnelong pouvaitil insister pour faire agréer au prince la formule de la Commission des Neuf, qui demandait le maintien du drapeau tricolore au moment de l'entrée du roi, sauf modification ultérieure à la suite d'un accord.
Espérant encore que, après son élévation au trône, le roi consentirait, sur le fond, à des concessions qu'il ne croyait pas de sa dignité de faire avant d'avoir été rappelé, le négociateur plaida en faveur de la formule des Neuf, assurant que, si elle était adoptée, la monarchie était faite, et que, le lendemain, la France acclamerait Henri V.
Mais le comte de Chambord avait repris son attitude impassible. L'entretien durait depuis plus de deuxheures. Un orage grondait à l'horizon et alourdissait l'atmosphère. Visiblement fatigué, le prince se leva, et, prenant les mains de Chesnelong, lui dit, avec un large sourire : (( Madame la comtesse de Chambord part ce soir, à sept heures, pour Frohsdorf, Quant à moi, je ne partirai qu'à minuit, pour pouvoir reprendre, ce soir, notiv
(I) />« campagne monarchique, p. 143.