CHAPITRE XIII
On arriva à Strasbourg, le 15 octobre, à six heures du soir; le 16, à six heures du matin, les quatre députés étaient à Paris.
Chesnelong prend à peine quelques instants de repos ; dès neuf heures, il est chez le président des Neuf, Changarnier, qu'il veut, par déférence, informer tout d'abord des conversations de Salzbourg.
« Général, dit-il, je ne vous apporte pas, tant s'en faut, l'acceptation définitive du drapeau tricolore, ni même l'espérance que le prince s'y résignera plus tard. Voici tout ce que j'ai pu obtenir :
» En premier Ueu, M. le comte de Chambord ne demande pas que rien soit changé au drapeau avant qu'il ait pris possession du pouvoir.
— Mais c'est beaucoup, cela, interrompt le général.
— En second lieu, le prince se réserve de présenter au pays, et se fait fort d'obtenir de lui, par ses représentants, une solution compatible avec son honneur, et qu'il croit de nature à satisfaire l'Assemblée et la nation. »
Le général sourit, de son fin sourire : ( Il y a un peu de tout làrdedans, mais c'est, me semble-t-il, un terrain acceptable. »
Chesnelong fit remarquer que les vues de la Commission sur les questions constitutionnelles avaient été agréées par le prince, dont il vanta en termes émus les éniinentes quahtés, puis il ajouta, en manière de conclusion :
Cîonversant avec cet officier, le comte de Chambord lui déclara « qu'il n'avait jamais eu en vue aucun autre arraugiMnont que l'adoption du drapeau blanc ; qu'il aurait seulement consenti à saluer le drapeau actuel de la France, comme Louis XVIII, et à répiuUer toute manifestation extra-légalo, avant son installation, pour ne pas augmenter la responsabilité^ du maréchal. » — Vicomte de Chalvet-Nastrac, op. cit., p. 1S7.
« M. le comte de Chambord nous apporte un très grand principe et sera un très bon roi. Il faut avancer malgré les difficultés. Là est la solution nationale, et, hors de là, nous nous traînerions dans des expériences qui ne sauvei aient rien.
— Votre conclusion est la mienne, dit le général. Ce que vous avez obtenu paraîtra peut-être insuffisant à un certain nombre de nos collègues. Pourtant c'est beaucoup que le roi consente à ce qu'il n'y ait aucun changement au drapeau avant qu'il soit monté sur le trône. C'est l'avènement mis à l'abri des conflits d'où auraient pu sortir des désordres. Il restera pour le lendemain un défilé difficile à franchir ; mais, dans les affaires humaines, il y a toujours la part des difficultés. Et puis, l'entreprise est grande, et le salut du pays en dépend. Donc, merci de tout ce que vous avez fait, et en avant à partir de ce soir ! J'agirai dans ce sens, et j'espère que nos collègues partageront notre sentiment (1). »
Le duc d'Audifïret-Pasquier étant absent, Chesnelong courut à Versailles, afin d'informer Ernoul, et, par lui, tout le ministère. Il obtint l'accueil le plus chaleureux. Il fallait, disait le ministre, commencer la campagne immédiatement, afin que l'Assemblée fût saisie, dès le premier jour de sa réunion, du projet de restauration monarchique.
Tout réconforté par ces encouragements, le négociateur rentra hâtivement à Paris, où l'attendait, chez le général Changarnier, la Commission des Neuf.
L'heure était solennelle ; les résolutions les plus graves allaient dépendre de l'accueil fait à ses paroles. Il ne chercha pas d'autre habileté que l'exposé sincère, complet, véridique jusqu'au scrupule, de son entrevue jivec le prince. Il dit tout, sauf ce qu'il était convenu (le taire, à savoir le refus radical exprimé tout d'abord
(1) Chesnelong, Campagne monarchique (suite du récit).