CHAPITRE XIII
drapeau avant qu'il eût pris possession du pouvoir, » le comte de Chambord n'avait pas concédé que « le drapeau tricolore serait maintenu, et que des modifications ne pourraient y être apportées que par l'accord du roi et de la représentation nationale. » La solution que le prince se faisait fort de faire accepter de l'Assemblée et du pays pouvait être tout autre qu'une « modification » du tricolore ; or, la note adressée aux journaux le mettait, pour ainsi dire, en demeure de ne jamais le supprimer (1).
Une pareille publication ne pouvait qu'inquiéter le représentant ofliciel du comte de Chambord à Paris, M. de Dreux-Brézé. Elle inquiétait également Chesnelong. Après un entretien avec le comte de Paris et le prince de Joinville, à qui il fit connaître explicitement les vues de leur cousin, le négociateiu- se rendit, dans la soirée du 18, chez le chef du « bureau du roi. »
Celui-ci se plaignit des interprétations et des versions données par les journaux. Chesnelong lui allégua la note officielle communiquée à la presse.
(( Cette note ne suffit pas à me rassurer, » déclara le marquis, et Chesnelong dut lui promettre d'écrire, pour l'envoyer au prince, un compte rendu des diverses réunions et de tout ce qui avait été fait depuis son retour.
Après tant de journées d'accablant travail, le négociateur eut le courage de passer la nuit suivante à rédiger ce mémoire, qui contenait, en dix-sept pages, un récit scrupuleusement fidèle des trois journées du 16, du 17 et du 18 octobre.
Le lendemain, il écrivait à M'"^ Chesnelong une longue lettre où, après avoir résumé les événements précédents,
( 1 ) Dan.s ses conversations avec Chesnelong, le prince avait admis, il est vrai, que la Comnii.ssion des Neuf prît sur elle de présenter à l'Assemblée, comme d'elle-môme. l'article sur le drapeau tricolore. Il n'avait ni prévu, ni autorisé qu'on publiât tout d'abord cet article en le présentant connue tacitement accepté par lui.
il exprimait le jugement de la réunion des droites sui" sa propre personne et sur son œuvre des dernières semaines : « Un mot sur moi, cette fois. Le général Changarnier s'exprima hier sur mon compte en termes qui m'ont profondément touché : « Nous » avons remis cette mission, dit-il, aux mains de » l'excellent, de l'éloquent, du sympatliique et honoré )) collègue que nous respectons tous autant que nous » l'aimons, vous nommez tous M. Chesnelong. Nous ne » pouvions confier un plus haut intérêt à un homme » plus hautement digne de le comprendre et de le » servir efficacement. » Ceci dit aux applaudissements des cinquante collègues présents, voilà ma récompense. J'en remercie Dieu, sans m'en enorgueillir, et je la double en te la faisant partager (1). )i
Peu de jours après, il ajoutait : « Tu ne saurais croire combien tout ceci m'a valu de féUcitations, de remerciements, de sympathies de la part de tous les hommes de cœur. Quoi qu'il arrive, j'aurai eu deux journées dans ma pauvre vie : celle du Jamais (2) pour le pape ; celle de Salzbourg pour le pays (3). »
La journée du 18, si radieuse d'espérances et d'émotions patriotiques, n'avait pas enivré Chesnelong. Tout en poussant à l'action monarchique et en prédisant le succès de la campagne auprès de l'Assemblée, il gardait, au fond de l'âme, l'amère appréhension de voir tant d'efforts anéantis par une soudaine explosion venue de Frohsdorf.
( 1 ) Lettre inédite à M"^ Chesnelong.
(2) On 86 rappelle la part prise par Chesnelong aux évtSnementa qui avaient obligé M. Rouher à prononcer son fameux Jamais, au sujet de la question romaine.
(3) Lettre inédite à M""; Chesnelong.
CHAPITKK Mil 335
« Mes collègues, hier, écrivait-il le 19, avaient une joie pleine ; la mienne est anxieuse. Je ne suis pas inquiet du vote : à la façon dont l'affaire* est lancée, je crois à la majorité... Je ne suis pas inquiet de la rue ; je ne crois pas à de gros troubles, et, en tout cas, l'armée ne bronchera pas. Je ne suis pas inquiet du pays : il applaudira le lendemain, et se réjouira d'être sauvé ; je suis inquiet du prince. Sa solution, que j'ignore, qui ne sera pas, je le crois, le drapeau blanc, qui ne sera pas, j'en suis convaincu, le drapeau tricolore, qui ne sera pas même, j'en ai peur, la fusion des deux, sera-t-elle acceptée ? Si elle ne l'est pas, que fera-t-il ?... J'ai une autre inquiétude. Les journaux outrepassent, exagèrent, vont disant inconsidérément que le prince accepte le drapeau tricolore. Si Monseigneur croit à la possibilité d'une équivoque, il peut s'échapper dans un nouveau manifeste, et, parlant avant le vote de l'Assemblée, pour brusquer la solution du drapeau, il peut faire tout craquer, et renverser l'échafaudage. Mon mémoire de ce matin a pour but de parer à ce danger (1). »
Afin de préparer et d'affermir plus sûrement la majorité de l'Assemblée, on eut l'idée, le 22 octobre, de convoquer deux nouvelles réunions, l'une du centre droit, présidée par le duc d'Audiffret-Pasquier, l'autre des divers groupes de di'oite, ayant à leur tête le baron de Larcy. Il s'agissait, cette fois, non des bureaux, mais de tous les députés de chaque groupe, expressément convoqués.
Au centre droit, qui tenait sa séance à l'hôtel Vatel, Chesnelong reprit encore le récit de son expédition, accentua plus que jamais ses réserves, et n'en fit pas moins applaudir un chaleureux éloge du comte de Chambord.
(1) Lettre inédite (lu 19 octobre.
L'hôtel des Réservoirs abritait la réunion des droites. En sortant de la séance du centre droit, le duc Pasquier s'y rendit, pour affirmer le parfait accord de son parti avec les légitimistes les plus purs. Tel fut l'accueil fait à sa parole, qu'il dit ensuite à Chesnelong : « L'union est parfaite, le succès ne peut nous échapper (1). »
(1) Voici, d'après vine lettre de Chesnelong à sa famille, quel fut son rôle à la réunion des droites : « Dans la salle, où étaient quatre-vingts députés, ce fut une ovation ; mon entrée fut saluée par de vifs et immenses applaudissements. « Cher et respecté collègue, me dit M. de Larcy, on salue votre entrée comme tout à l'heure, et en votre absence, on saluait votre nom. » Puis on m'engagea à parler. L'émotion passa dans mon accent ; je fus bien in-spiré. Interrompu par des applaudissements incessants, je me sentis fortifié par cette sjnnpathie si générale et si expansive. Je terminai à peu près par ce cri : « Messieurs, la tâche était délicate et périlleuse peut-être. Je l'acceptai par devoir ; j'affirme que je l'ai remplie en homme d'honneur (bravo ! hravo /). En m'y dévouant, je savais que je me livrais, poitrine nue, aux calomnies et à la haine politique; je les avais prévues et je les avais bravées (bravo/). J'étais sûr aussi que je rencontrerais, quel que fût le résultat, votre estime et votre sympathie. Vous m'en prodiguez les témoignages avec une effusion qui m'émeut trop profondément pour que je puisse vous en dire ce que je sens. Derrière ce bouclier, je me sens fort : vous êtes mes répondants ! (oui ! oui /). Mais je lais.se là ma personne, qui n'est rien dans la grandeur de l'événement, et je reviens à l'œuvre qui nous incombe. Oui, elle a des difficultés ; il y a les difficultés du jour et celles du lendemain. Mais le devoir est clair ; la nécessité est impérieuse ; l'intérêt du paj's est évident. En avant donc. Messieurs, avec le courage de la conscience, et ciue Dieu nous soit en aide ! » — Les applaudissements éclatent avec frénésie ; tous les députés présents se lèvent, viennent m'entourer, me féliciter otme serrer la main, avec les expres.sions de la plus chaleureuse sympathie. Après dix minutes d'interruption, l'émotion se calme, chacun reprend sa place, et M. de Larcy, avec lui accent ému et cordial, s'écrie : " A notre excellent, à notre éminent, à notre respecté et bicn-aimé collègue M. Chesnelong, à cette haute intellipenco et à ce grand cœur, j'offre au nom de vous tous, et j'ose le dire au nom du pays, à qui il a rendu un de ces services qui comptent dans la vie d'un peuple, l'hoinniage de notre respectueuse estime et l'expression de notre profonde recoruiaissance. » Et la salle entière d'acclamer et d'applaudir encore, i — Après ce récit, le négociateur de Salzbourg, «'adressant à M""*" Chesnelong, ajoutait : « Garde ceci pour l'intimité du foyer : des détails si personnels no peuvent pas en dcpa.«<sor l'enceinte. >' — lettre inédite, du 29 octolire 1874.