CHAPITRE XIII
Au lieu de reproduire la phrase suivante du négociateur : « L'accord est complet entre M. le comte de Chambord et la majorité monarchique de l'Assemblée sur les questions constitutionnelles, » on lui prêtait celle-ci : « Le roi est disposé par avance à la plus complète harmonie avec les membres les plus libéraux de l'Assemblée et du pays. »
Ce compte-rendu, hâtivement rédigé, n'avait même pas été soumis au principal intéressé, dont les idées et le langage étaient à ce point dénaturés. On voulait qu'il parût le soir même, et, avant la clôture de la séance, quelques députés, qui semblaient spécialement tenir à cette publication immédiate, MM, d'Audiffret-Pasquier, d'Haussonville, Savary lui-même, se jetèrent dans le premier train en partance pour Paris (1). Ils s'y rencontrèrent avec M. le marquis de Castellane,qui,de leur consentement, feuilleta une des copies destinées à la presse.
( 1 ) M. Ainédée de Margerie (Pages d'histoire contemporaine, p. 32) fait une importante déclaration sur les circonstances dans lesquelles avait 6té rédigé le procès-verbal Savar}' : « Jl'étant rendu à Versailles, ditil, j'y acquis la certitude que les inexactitudes du procès-verbal avaient été intentionnelles. Comme rédaction, elles n'étaient l'oeuvre que de M. Savary, l'un des deux secrétaires du centre droit. M. d'Haussonville, absent de la séance au moment où INI. Chesnelong donna ses explications, n'y prit aucune part. Comme intention, elles étaient îissurément l'œuvre de plusieurs, par où je n'entends assurément pas le centre droit tout entier comme groupe, mais un groupe de ce groupe. jM. Savary, sans doute, était homme de peu de scrupules ; mais il est impossible d'admettre qu'il ait osé faire un tel coup tout seul, et sans l'aveu, au moins tacite, d'une partie do ses collègues. »
Dès le 21 novembre 1873, le journal VUni^n avait dit la même chose, avec plus de vivacité : « Les coupables sont dan.q l'Assemblée, et non ailleurs. Nous n'en voulons qu'une preuve. Le procès-verbal de la réunion du centre droit, où M. Chesnelong a exposé les résultat-s des entrevues de Salzbourg, a été le point de départ de l'équivoque contre laquelle IM. lo comte de Chambord a protesté. Qui a rédigé ce procès-verbal ? qui l'a fait publier dans tous les journaux de Paris comme un document officiel? Sont-ce des journalistes ou des députés? Les auteurs sont connus, et, nous le répétons, les coupables sont dans l'Assemblée, i
« Quoi ! s'écria celui-ci, vous voulez donc étouffer la monarchie avant qu'elle ait vu le jour ? Votre procèsverbal fait dire à M. le comte de Chambord des choses qu'il n'a jamais dites. Il a parlé de solution, il n'a pas parlé de transaction.
— Mais, riposta M. Savary, c'est la même chose. )> La discussion se poursuivit ardente jusqu'à l'arrivée du train. En descendant du wagon, le duc d'Audiffret- Pasquier, que n'avaient pas semblé émouvoir les inconvénients du compte-rendu, se borna à dire : « D'ailleurs, mon cher Castellane, il est trop tard (1). »
Quelques heures après, tous les journaux du centre droit célébraient les concessions du futur roi à la France moderne ; Louis Veuillot déclarait, dans VUiiivers, que le comte de Chambord « pourrait être son roi, mais qu'il n'était plus son homme » ; les quelques intimes qui avaient entendu les premiers récits de Chesnelong ne savaient plus que penser.
Nous avons dit comment celui-ci fut avisé de l'odieux abus fait de sa relation. Il eut beau, dès le soir du 24 octobre, faire insérer dans V Union une rectification très précise du compte-rendu Savary, la publicité de ce journal fut impuissante à neutraliser l'effet d'un document reproduit, commenté, célébré par tous les organes de la presse. Plus que jamais, les deux déclarations du comte de Chambord étaient dénaturées ; à en croire les journalistes intéressés, on était sûr désormais du maintien du drapeau tricolore ; on tenait la monarchie
( 1 ) Cf Marquis de Castellane, Dernier essai de restauration monarchique, dans la Nouvelle Revue, K' novembre 1890, p. 59. — D'après Chesnelong (Campagne monarchique, p. 32.5-320), le duc d'Audiffret-Pasquier lui aurait néanmoins déclaré « qu'il avait été complètement étranger à la rédaction du document, et çu'awcMne communication ne lui avait été faite de la partie relative au compte-rendu de ses explications. » — 11 y a là un point d'histoire à éolaircir.
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constitutionnelle et libérale qui, comme celle de Louis- Philippe, serait sûrement « la meilleure des Républiques. »
Pendant que les groupes des centres s'agitaient ainsi, la fraction bonapartiste de l'Assemblée s'unissait à la gauche pour manifester contre le projet de restauration monarchique. On avait même recours à d'étranges manœuvres pour empêcher un événement que, des deux côtés, on semblait également redouter.
L'une d'elles dépassa les autres en habileté et. en perfidie.
Le 25 octobre, paraissait dans le journal La Liberté une note qu'on disait émanée d'un « fidèle de Frohsdorf initié aux pensées intimes de M. le comte de Chambord. " Elle était ainsi conçue :
« M. le comte de Chambord est l'honneur même ; aucune intrigue politique ne pourra prévaloir sur sa conscience, sur ce qui est son dogme royal.
» Sans doute, depuis le 5 août, aux nombreux visiteurs qui sont venus solliciter un acquiescement à leurs combinaisons, il a tenu à faire un accueil dont la parfaite bienveillance a été jusqu'à l'épuisement. Mais vis-à-vis d'aucun d'eux, il ne s'est laissé aller à une parole qui pût contredire ses déclarations passées ou compromettre le principe par lequel seul il est roi.
» Il n'a donné à personne le droit de parler en son nom ; il a pu agréer gracieusement des offres de dévouement et de service, laisser des négociateurs, convaincus sans doute, chercher une forme publique qui pût préparer sa rentrée en France ; mais il n"a pris aucun engagement, ne s'est rallié à aucun régime représentatif.
et surtout n'a jamais donné à entendre qu'il pût abdiquer son drapeau blanc.
))Du reste, le comte de Chambord est très préoccupé de tous les agissements qui tendraient à compromettre l'affirmation du principe en dehors duquel il n'a rien à faire et ne peut rien faire.
» Si l'Assemblée Nationale lui présentait la couronne aux conditions torturées que publient certains journaux, il la refuserait sur l'heure. En tout cas, jamais il n'abdiquera, pas plus à Frohsdorf qu'à Paris.
» Quant à l'éventuaUté de certains compromis de conscience, dus à l'influence de hautes notabilités religieuses, il est possible que de pareils calculs aient pu entrer dans l'esprit de certaines gens qui font passer leur ambition avant l'intérêt de la France et de l'Église; mais le comte de Chambord est et demeurera inébranlable : Justum et tenacem. »
De qui émanait cette note ? Il était facile d'y relever de grossières inexactitudes, comme l'affirmation qui attribuait au comte de Chambord le refus du régime représentatif ; mais, d'autre part, eUe exprimait assez exactement la plupart de ses idées, pour que le public vaguement informé pût la croire inspirée par la petite cour de Frohsdorf. Elle produisit, dans le monde influencé par le compte-rendu Savary, une vive émotion et un commencement de désarroi.
Personne n'en fut aussi cruellement affecté que Chesnelong. C'était, en trois jours, le second démenti public infligé à sa sincérité : Savary l'avait trahi en lui faisant amplifier les déclarations du prince ; l'auteur de la note allait jusqu'à nier l'existence de ces déclarations.
Son premier mouvement fut de publier dans La Liberté une protestation ; mais n'était-ce pas attribuer beaucoup d'importance à un factum anonyme ? Emoul l'en dissuada. Il eût été heureux de recourir, pour
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repousser ces perfides insinuations, au témoignage des trois députés présents avec lui à Salzbourg ; mais MM. Lucien Brun, de Cazenove de Pradines et de Carayon- Latour venaient d'être mandés de nouveau par le comte de Chambord à Salzbourg même, où le prince venait d'arriver.
En vain la note insidieuse de la Liberté fut-elle immédiatement désavouée par les journaux royalistes. Dans son numéro du 26 octobre, le journal intéressé en affirmait l'authenticité ; il ajoutait même : « MM. Chesnelong et Lucien Brun ne nous démentiront pas, pour peu qu'ils veuillent bien se rappeler en présence de qui ils ont parlé à M. le comte de Chambord. » Pour le coup, Chesnelong n'y tint plus. Il écrivit, le soir même, au directeur de la feuille bonapartiste, pour lui affirmer que les trois audiences qu'il avait obtenues de M. le comte de Chambord n'avaient pas eu de témoins. Vains efforts ! Le lendemain, le journal ajoutait que, pendant le séjour de M. Chesnelong à Salzbourg, il y avait eu d'autres entretiens avec le prince que les trois audiences officiellement avouées.
Étonné et décontenancé d'une telle audace, Chesnelong eut l'idée de demander à ]\I. de Dreux-Brézé des explications. Sans doute le marquis, en relations quotidiennes avec Frohsdorf, pourrait l'aider à dénouer l'intrigue.
Arrivé chez lui en compagnie de M. Ernoul, il lui parle des bruits fâcheux provoqués par la note de la Liberté, et lui pose la question formelle : a De qui estelle ?... Que veut-elle dire ?
— Je n'en sais absolument rien, afhrme le marquis, mais croyez qu'elle n'est pas de Monseigneur.
— Nous en sommes sûrs ; seulement quelque mécontentement de INIonseigneur l'aurait-plle provoquée ?
— Je n'en sais rien.
— Mais enfin, Monseigneur approuve-t-il ce qui se fait ?... Il faut que nous le sachions, soit pour faire parvenir à Frohsdorf des explications qui rassurent le prince, soit pour faire entendre ici des avis utiles sur la marche à suivre.
— Je n'ai pas encore reçu de Frohsdorf d'informations spéciales sur l'impression qu'ont pu faire éprouver à Monseigneur tels ou tels incidents, notamment les erreurs contenues dans le procès-verbal du centre droit.
— Vous êtes retenu, sans doute, dit M. Ernoul, par une obligation de discrétion, car il nous semble impossible que, dans une situation aussi délicate, vous ne soyez pas en communication constante avec Froshdorf.
— Je ne puis que vous répéter que je n'ai reçu encore, de la part de Monseigneur, aucune communication spéciale sur la note que la Liberté a publiée, aucune instruction nouvelle sur les faits antérieurs.
— J'en suis profondément attristé, dit Chesnelong. Si, dans une entreprise de cette nature, lorsque, à Paris, nous sommes dans la bataille, obligés de faire face à toutes les complexités d'une situation difficile, vous n'êtes pas avec Frohsdorf en communication de tous les jours et presque de toutes les heures ; si Monseigneur ne vous fait pas connaître, à l'occasion de chaque incident, le parti à prendre, la réserve à faire ou la mesure à garder, je suis effrayé de ce silence et de sa signification, et il faudra que Dieu nous protège bien pour que l'entreprise soit conduite à bonne fin (1). »
Il s'en alla, stupéfait et navré. Il était obsédé par la pensée qu'une lettre du prince était proche, qui dévasterait, par son ton général, le terrain sur lequel pouvait se réunir une majorité pour faire la monarchie. Le silence de Frohsdorf ne pouvait être le silence de l'indifférence ; c'était dès lors le silence du mécontentement
(1) Cam/xif/m niin)rirrl,i>/ii'\ p, ^'ti).