CHAPITRE xin
On ne donnait pas d'avis, parce qu'on voulait protester, au risque de rompre. Chesnelong en avait eu souvent la crainte ; en ce moment il en eut le pressentiment.
Il ne possédait pas, en tout cas, la clef de l'énigme que présentait la note de la Liberté. On sut, beaucoup plus tard, que l'informateur du journal était M. Norbert Billiard, ancien directeur du Journal officiel sous l'Empire, ami de M. Rouher. Cet intrigant déclara qu'il avait mené cette campagne pour « éclairer la route au profit de l'Empire. » C'étaii; avouer la manœuvre et dévoiler la supercherie. Que cette note ait beaucoup servi au parti bonapartiste, on en peut douter ; ce qui n'est pas contestable, c'est le désarroi qu'elle jeta dans les divers groupes royalistes, dont la cohésion était à peine ébauchée.
D'autre part, le compte-rendu Savary faisait son œuvre. Le marquis de Dreux-Brézé, déjà ému de la note, selon lui inexacte, communiquée aux journaux, le 18 octobre, par la réunion préparatoire des droites, n'avait pas manqué de signaler au comte de Chambord les allures triomphantes des libéraux du centre droit, à la suite du dernier procès-verbal ; il l'avait informé des vains efforts tentés par Chesnelong pour détromper l'opinion. Son sentiment, et il ne l'avait pas caché dans ses communications avec Frohsdorf, était que, seule désormais, une parole du roi pouvait faire la lumière. On sut bientôt que cette parole ne se ferait pas attendre.
La Liberté ne désarmait pas. Le 29 octobre, ce journal annonçait, avec une assurance qui faisait croire à une exacte information, qu'une lettre de M. le comte de Chambord, portant la date du 27 octobre, était arrivée à Paris, le lendemain 28, dans la soirée, mais que les royalistes, dont cette lettre bouleversait les plans, n'osaient pas la publier. Cette assertion était inexacte,
en partie du moins, car aucune lettre du prince n'était arrivée à Paris dans la soirée du 28. Toutefois, le journal trouvait des informateurs complaisants à Frohsdorf : les faits allaient le prouver, A Paris, on attendait, ou plutôt on craignait un dénouement. Lucien Brun disait avec douleur à Louis Veuillot, dont le journal tenait ferme pour le drapeau blanc : « Ils vont le faire parler, nous sommes perdus (1) ! »
Chesnelong, à la pensée qu'il ne pouvait prouver matériellement la sincérité de ses dires, avait des accès de crueUe douleur : (( Je me suis dévoué à tout, écrivait-il ; mais il y a une chose que je n'avais pas prévue, que je ne veux pas prévoir, le désaveu de la parole donnée. Je n'ai d'autre garantie que la loyauté du prince, et cette loyauté ne me manquera pas. Mais quand je songe que je n'ai pas d'écrit, que je n'ai qu'une parole, que cette parole, si la chose ne tourne pas bien, peut être retirée, le frisson me gagne : ce serait épouvantable (2). »
C'est au plus fort de cette anxiété que, le 29 octobre, le comte René de Monti arriva à Paris, porteur d'une lettre du comte de Chambord. Il la remit, à onze heures du soir, au marquis de Dreux-Brézé, avec ordre de
(1) De son côté, Chesnelong écrivait à sa famiU© : « Rien d^ nouveau ; seulement le bon courant qui suivit mon retour a fait place à im courant d'incertitude, à cause du doute qui plane sur certaines questions. Une bonne lettre du comte de Chambord éclairerait la situation. On la voudrait et il la faudro.it. L'écrira-t-il, et sera-t-elle bonne î • — (Lettre inédite, du 27 octobre 1874). — Dans une autre billet de la môme époque, il ajoutait : « On a demandé une lettre au prince ; j'espère qu'elle viendra ; après quoi, la question de fond restera... Si le prince parle dans un bon sons, nous l'emporterons ; s'il parle dans un sons restrictif des paroles qu'il m'a dites, ce sera la défaite ; s'il se tait absolument, le résultat est douteux. »
(2) Lettre inédite à M^e Chesnelong, 27 octobre 1874.