‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 159 sur 302 · CHAPITRE XHI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XHI

partir, le lendemain matin, pour Versailles, et de la communiquer à son tour, à midi et demi, à M. Chesnelong. La lettre, écrite tout entière de la main du prince, était renfermée dans un pli clos et cacheté aux armes royales.

M. de Monti était, en outre, chargé de faire parvenir au rédacteur en chef de l' Union une copie de cette lettre, avec la recommandation expresse de la faire composer et imprimer, à trois heures de l'après-midi, de manière qu'elle pût' être publiée dans la journée même du 30 octobre, quelques heures seulement après que M. Chesnelong en aurait pris connaissance.

Le lendemain, notre député déjeunait, à l'hôtel des Réservoirs, à Versailles, en compagnie de i\L de Mackau, lorsqu'il vit entrer le marquis de Dreux-Brézé. Il eut un pressentiment.

« Vous avez une lettre de Monseigneur ?

— Oui, dit le marquis, elle vous est adressée, et je suis chargé de vous la remettre. La voici.

— La connaissez-vous ? Est-elle bonne, ou détruitelle nos espérances ?

— Elle est très honorable pour vous ; mais, quant au fond des choses, elle revendique le drapeau blanc, et ne semble admettre ni conditions, ni garanties préalables.

— Mais alors, c'est l'effondrement ! Il faut garder le secret sur cette lettre, écrire au prince, au besoin partir ce soir pour Frohsdorf, et conjurer à tout prix une catastrophe inévitable.

— C'est inutile, observa le marquis ; une copie de la lettre a été adressée à l' Union, avec l'ordre formel de la publier dès ce soir. »

Chesnelong fut atterré. Après quelques mots d'explication à M. de Mackau, il lui serra la main fiévreusement,

puis regagna en hâte son appartement. Là^ iJ put lire ce qui suit :

« Salzbourg, 27 octobre 1873.

)) J'ai conservé, Monsieur, de votre visite à Salzbourg un si bon souvenir, j 'ai conçu pour votre noble caractère une si profonde estime, que je n'hésite pas à m'adresser loyalement à vous, comme vous êtes venu loyalement vers moi.

» Vous m'avez entretenu, durant de longues heures, des destinées de notre chère et bien-aimée patrie, et je sais qu'au retour, vous avez prononcé, au milieu de vos collègues, des paroles qui vous vaudront mon éternelle reconnaissance. Je vous remercie d'avoir si bien compris les angoisses de mon âme, et de n'avoir rien caché de l'inébranlable fermeté de mes résolutions. Aussi, ne me suis-je point ému quand l'opinion publique, emportée par un courant que je déplore, a prétendu que je consentais à devenir le roi légitime de la Révolution. J'avais pour garant le témoignage d'un homme de cœur, et j'étais résolu à garder le silence, tant qu'on ne me forcerait pas à faire appel à votre loyauté.

» Mais puisque, malgré vos efforts, les malentendus s'accumulent, cherchant à rendre obscure ma pohtique à ciel ouvert, je dois toute la vérité à ce pays, dont je puis être méconnu, mais qui rend hommage à ma sincérité, parce qu'il sait que je ne l'ai jamais trompé et que je ne le tromperai jamais.

» On me demande aujourd'hui le sacrifice de mon honneur. Que puis- je répondre ? sinon que je ne rétracte rien, que je ne retranche rien de mes précédentes déclarations ? Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences du lendemain, et je ne puis consentir à inaugurer un règne réparateur et fort par un acte de faiblesse.

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» Il est de mode, vous le savez, d'opposer à la fermeté de Henri V l'habileté de Hem:i IV. '( La violente amour » que je porte à mes sujets, disait-il souvent, me rend » tout possible et honorable. »

» Je prétends, sur ce point, ne lui céder en rien ; mais je voudrais bien savoir quelle verte leçon se fût attirée l'imprudent assez osé pour lui persuader de renier l'étendard d'Arqués et d'Ivry.

» Vous appartenez, Monsieur, à la province qui l'a vu naître, et vous serez, comme moi, d'avis qu'il eût promptement désarmé son interlocuteur, en lui disant, avec sa verve béarnaise : « Mon ami, prenez mon drapeau » blanc, il vous conduira toujours au chemin de l'hon- » neur et de la victoire. »

» On m'accuse de ne pas tenir en assez haute estime la valeur de nos soldats, et cela au moment où je n'aspire qu'à leur confier tout ce que j'ai de plus cher. On oublie donc que l'honneur est le patrimoine commun de la maison de Bourbon et de l'armée française, et que, sur ce terrain-là, on ne peut manquer de s'entendre.

» Non, je ne méconnais aucune des gloires de ma patrie, et Dieu seul, au fond de mon exil, a vu couler mes larmes de reconnaissance toutes les fois que, dans la bonne ou la mauvaise fortune, les enfants de la France se sont montrés dignes d'elle.

)' Mais nous avons ensemble une grande œuvre à accomplir. Je suis prêt, tout prêt à l'entreprendi'e, quand on le voudra, dés demain, dès ce soir, dès ce moment. C'est pourquoi je veux rester tout entier ce que je suis. Amoindri aujourd'hui, je serais impuissant demain.

)) Il ne s'agit de rien moins que de reconstituer sur ses bases naturelles une société profondément troublée, d'assurer avec énergie le règne de la loi, de faire renaître la prospérité au dedans, de contracter au dehors des

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alliances durables, et surtout de ne pas craindre d'employer la force au ser\nce de l'ordre et de la justice.

» On parle de conditions ; m'en a-t-il posé, ce jeune prince dont j'ai senti avec tant de bonheur la loyale étreinte, et qui, n'écoutant que son patriotisme, venait spontanément à moi, m'apportant au nom de tous les siens des assurances de paix, de dévouement et de conciliation ?

» On veut des garanties ; en a-t-on demandé à ce Bayard des temps modernes, dans cette nuit mémorable du 24 mai, où l'on imposait à sa modestie la glorieuse mission de calmer son pays par une de ces paroles d'honnête homme et de soldat qui rassurent les bons et font trembler les méchants ?

» Je n'ai pas, c'est vrai, porté comme lui l'épée sur vingt champs de bataille ; mais j'ai conservé intact, pendant quarante-trois ans, le dépôt sacré de nos traditions et de nos hbertés. J'ai donc le droit de compter, sur la même confiance et d'inspirer la même sécurité Ma personne n'est rien ; mon principe est tout. La France verra la fin de ses épreuves quand elle voudra le comprendre. Je suis le pilote nécessaire, le seul capable de conduire le navire au port, parce que j'ai mission et autorité pour cela.

» Vous pouvez beaucoup, Monsieur, pour dissiper les malentendus et arrêter les défaillances à l'heure de la lutte. Vos consolantes paroles, en quittant Salzbourg, sont sans cesse présentes à ma pensée. La France ne peut pas périr, car le Christ aime encore la France, et lorsque Dieu a résolu de sauver un peuple, il tient à ce que le sceptre de la justice ne soit remis qu'en des mains assez fermes pour le porter.

« Henri. »

Certes, la lettre était éloquente. Elle n'avait pas toute la précision qui convient à un document politique.

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Le pj-ince retirait-il les deux déclarations apportées par Chesnelong ? Il ne le disait pas, mais il ne disait pas non plus qu'elles fussent maintenues. En faisant apparaître, dès lors, la solution jusque-là tenue en réserve, le comte de Chambord rétractait, en quelque sorte, la promesse qu'il avait faite de ne la présenter à l'Assemblée qu'après sa prise de possession du pouvoir. En proclamant d'avance son intention de n'accepter que le drapeau blanc, il anéantissait du coup le faible espoir qui avait permis d'engager la campagne monarchique. (1)

Chesnelong vit tout de suite que, devant la résolution exprimée au sujet de ce drapeau, devant les incertitudes que la lettre comportait au sujet des questions constitutionnelles elles-mêmes, la majorité monarchique se disloquerait sur l'henre, et que l'opinion, publique jugerait ce nouveau manifeste comme un refus définitif de la couronne.

Il ne se résignait pas à cette catastrophe. Il essaya de fléchir le marquis de Dreux-Brézé, en obtenant de lui que la publication de la lettre royale fût ajournée. Vaines instances : le travail de composition était en partie terminé aux bureaux de F Union, et l'ordre du prince était formel.

En proie à de mortelles angoisses, Chesnelong rentre une seconde fois chez lui, et se met à rédiger un projet de lettre, s'imaginant qu'une supphcation suprême pourra changer les résolutions du comte de Chambord. Cette lettre de dix pages, qu'il a publiée dans la Cam pagne monarchique, ne devait pas partir.

(1) Sur les circonstancos immédiates qui déterminèrent l'envoi de cette lettre, voir l'Appendice I, à la fin du volume.

Au surplus, la seule chose pressante et nécessaire, c'est d'empêcher sur l'heure, la divulgation de la lettre royale. Il faut insister encore auprès de M. de Dreux-Brézé, et le faire agir, coûte que coûte, auprès du directeur de V Union, afin d'obtenir au moins un délai.

Le marquis est, en ce moment, chez le ministre des Travaux publics, M. de la Bouillerie. Chesnelong y court, et y rencontre également i\IM. Lucien Brun et de Carayon-Latour. Là encore les instances du malheureux négociateur échouent devant les injonctions de Frohsdorf. Consternés eux-mêmes, ses amis protestent, malgré tout, de leur respect envers le prince. « Nous avions fait un beau rêve, dit Lucien Brun ; il est évanoui. »

Nul n'en saurait souffrir autant que Chesnelong. Tous le comprennent et compatissent à sa douleur. « Le roi rend hommage à votre loyauté... elle est hors de cause, » lui dit-on à l'envi.

Toutefois la blessure saigne cruellement. « Demain, dit l'envoyé des Neuf, nos adversaires prétendront que j'avais trompé le pays sur les véritables intentions du>, prince, et peut-être, non pas à coup sûr parmi mes collègues qui ont été mes témoins, mais parmi les royalistes en dehors du parlement, s'en trouvera-t-il qui, comme l'auteur anonyme de la note de la Liberté, s'attaqueront à mon honneur pour défendre la lettre royale.

» Une mission de dévouement m'a été donnée... j'y avais mis^mon cœur et tout ce que Dieu m'a donné d'intelligence. J'y avais mis toute ma sincérité, comme tout mon dévouement. Bien des défilés difficiles avaient été franchis, nous touchions au port. Tout s'effondre, et je verrai même peut-être mon caractère moral suspecté de deux côtés à la fois. Fils d'un parfait honnête homme, tenant de lui un nom qu'il honora par une vie irréprochable, je pourrai voir ce patrimoine moral, ma seule

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