CHAPITRE XIII
appellerais au roi. Et si le roi me manquait, j'en appellerais à Dieu !...))
Tous, y compris le duc Decazes, essayèrent de calmer son émotion en lui témoignant la plus confiante estime. La Commission ne voulut pas discuter sur le parti à prendre avant d'avoir pris le temps de la réflexion ; d'un commun accord, on s'ajourna au surlendemain.
A Paris, quand fut connue la pièce, que tous les journaux s'empressèrent de publier, l'effet prévu fut immédiat : déception et abattement chez les royalistes ; allégresse chez les républicains ; quant aux membres du centre droit, le duc de Broglie à leur tête, il agirent immédiatement pour organiser un gouvernement d'attente, BOUS la présidence du maréchal de Mac-^Mahon.
Le lendemain 31 octobre, la Commission des Neuf se réunit, à onze heures du matin, chez le général Changarnier. Elle dut se borner à constater que le projet de restauration élaboré par elle, et qu'elle comptait présenter à l'Assemblée, n'avait plus, après la lettre royale, aucune chance d'aboutir, et que, d'autre part, il serait impossible de réunir une majorité en faveur de la monarchie du diapeau blanc. Dans ces conditions, la Commission se considérait comme virtuellement dissoute.
Avant qu'elle se séparât, Chesnelong lui donna lecture du procès-verbal sommaire des exphcations qu'il lui avait fournies, dans la séance du 16 octobre, aijrès son retour de Salzbourg. On avait alors empêché la publication de ce procès-verbal. Chesnelong en avait besoin désormais pour sa pleine justification devant l'opinion. Sans hésiter, on la lui permit, et le texte, signé du général Changarnier, président, fut communiqué, dès le soir, aux journaux. Ce fut la seule réponse de l'envoyé des Neuf aux violentes attaques dont il était l'objet, de la part do la presse hostile à l'entreprise monarchique.
Mais, pour juger de ses vrais sentiments, il faut consulter sa correspondance avec ses proches. Il écrivait, le 3 novembre : « J'avais deux garanties dans la responsabilité que j'avais assumée :, devant Dieu, la vérité ; devant les hommes, la loyauté du prince. Celle-ci ne m'a pas manqué assurément ; elle ne me manquera pas. Mais l'attitude prise par le prmce dans sa lettre me laisse à découvert, parce qu'elle modifie le terrain des déclarations de Salzbourg.
)) S'il suffisait, pour me réconforter, des déclarations de sympathie de mes collègues, elles ne me font pas défaut. On prend part aux douleurs de la situation qui m'est faite. On me témoigne beaucoup d'estime, je pourrais dire beaucoup d'affection compatissante. Mais le coup de massue est écrasant. Je n'ai rien à regretter ; tout, de ma part, a été sincère, courageux, désintéressé, honorable. Mais je suis triste, profondément triste, et je resterai triste longtemps (1). »
L'entreprise monarchique ayant échoué, il fallait, selon les conservateurs de la Chambre, se hâter d'organiser une République honnête. Plusieurs membres du centre droit y mirent tant de hâte, qu'ils parurent faire volontiers leur deuil de l'insuccès si amèrement déploré par les légitimistes.
Au premier moment, il est vrai, on s'agita pour faire la monarchie quand même, soit avec la régence du comte de Paris, soit avec la heutenance-générale d'un prince d'Orléans ou du maréchal de Mac-Mahon, en attendant la possibilité, bien improbable, hélas ! d'une entente avec le roi. Tous les princes ayant refusé leur concours, aussi bien que le maréchal, on décida de proposer à l'Assemblée une prorogation des pouvoirs de ce dernier.
( 1 ) Ijettre à M""' Chesiiclong, citée dnns la Campagne tnonnrchiquc. p. 429.
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Cette question fut immédiatement mise à l'ordre du jour par un message du maréchal et par un projet de loi du général Changarnier. Ce projet avait de très grandes chances de succès. Qu'il réussît, c'en était fait de la monarchie.
Du fond de son exil, le comte de Chambord le comprit . Ayant échoué du côté de l'Assemblée Nationale, ne pouvant s'imposer au pays par la force, il voulut tenter un suprême effort pour conquérir la monarchie en usant du prestige de sa personne et de son nom. Sans consulter aucun de ses amis pohtiques, sans info^-mer de son dessein qui que ce fût en dehors de son entourage immédiat, il conçut le projet de venir seul et en secret à Versailles, pour voir le maréchal de Mac-Mahon, et faire, avec son aide, s'il était possible, une dernière tentative pour le rétablissement du trône (1).
Le 3 novembre, il part de Frohsdorf, accompagné de MM. de Blacas et de Monti, de M. Henry de Vanssay. chez qui il doit descendre à Versailles, et de son premier valet de chambre, Ferdinand Obry. Le gouvernement français n'est pas dans le secret ; la police de France ignore tout.
Le 8 novembre, on arrive à Paris. Le comte de Sainte-Suzanne, un des rares initiés, reçoit le prince
( 1) Dans une converaation avec le duc d'Aumale, le gi^néral Ducrot a présenté comme il suit les motifs du \oyage à Versailles : <> J'ai • •ntciidi; Sa Majesté exposer elle-même qu'elle était venue à Versailles pour se mettre à la disposition de ses amis, au cas où, les pouvoirs du maréchal n'étant pas prorogés, le pays se trouverait lancé dams une nouvelle crise, plus teri'ible peut-être que les précédentes ; qu'étant jusqu'à un certain point responsable de cette crise, le roi voulait sti trouver à la disposition de ses amis, pour les aider à en sortir ; qu'il n'avait pas fait connaître sa présence à Versailles, parce qu'il n'avait pas voulu peser sur leurs décisions, mais qu'il était toujours à leur disposition... » — Vicomte de Chalvet-Nastrac. op. cit.. p. 345.
dans sa voiture, à la gare de l'Est, et le conduit, après un arrêt à Sainte-Clotilde pour l'audition de la messe et une rapide station devant les ruines des Tuileries, au domicile de M. de Vanssay, situé rue Saint-Louis, n° 5, à Versailles.
C'est dans cette maison de modeste apparence que le prétendant au trône de France allait attendre son sort de la magnanimité du maréchal de Mac-Mahon, et finalement du verdict de l'Assemblée.
Comme on approchait de la rue Saint-Louis, la première personne que rencontra le prince fut le négociateur de Salzbourg. Chesnelong gagnait alors précipitamment la gare de la rive gauche pour se rendre à Paris. Le comte de Chambord se rejeta au fond de la voiture ; mais il avait été reconnu. Nulle trahison, d'ailleurs, n'était à craindre ; il n'y avait jamais eu, dans le regard qu'il fuyait, plus de respect et de dévouement.
Chesnelong tentait, à cette heure-là même, pour les intérêts de la cause royale, une dernière démarche. Averti, sous le sceau du secret, des projets de Frohsdorf , le marquis de Dreux-Brézé avait convoqué chez lui, le jour de l'arrivée du prince à Versailles, ses principaux confidents politiques, afin de conférer avec eux sur la situation. Invité à cette réunion, Chesnelong s'y rendait quand il croisa la voiture du comte de Chambord. Il trouva au heu du rendez-vous, avec M. de Blacas, ses trois collègues de l'Assemblée, MAI. de Carayon-Latour, de Cazenove de Pradines et Lucien Brun.
Les représentants du prince demandèrent aux députés si la campagne monarchique leur paraissait abandonnée, ou s'il restait quelque chance de la reprendre, ajoutant que le comte de Chambord n'était pas très éloigné de France, et qu'il se tenait à la disposition du pays, si on le rappelait dans des conditions compatibles avec son principe et son honneur.