CHAPITRE xni
Chesnelong répondit que la situation lui paraissait bien compromise ; que si, toutefois, le roi consentait à reprendre son attitude d'avant la lettre du 27 octobre, la monarchie retrouverait quelques chances. On comprit que, en gardant la position issue de la lettre, on ne pouvait plus compter sur l'Assemblée.
MM. de Dreux-Brézé et de Blacas rapportèrent cette réponse à Versailles. C'est alors que le comte de Chambord s'ouvrit à eux du projet de s'aboucher avec le maréchal de Mac-Mahon, et de lui faire demander, par le comte de Blacas, un entretien secret.
M. de Dreux-Brézé comprit alors pourquoi le prince lui avait donné, peu de temps auparavant, l'ordre de faire confectionner un uniforme de général et d'acheter divers objets complétant un attirail militaire (1). Il observa timidement qu'il n'espérait guère du maréchal l'aide qu'on attendait de lui ; néanmoins la démarche fut résolue.
Le comte de Blacas vit d'abord iMadame de Mac-
(1) Cf Marquis de Dreux-Brézé, Notes et souvenirs, p. 138, ennote.
Un ancien député à l'Assemblée Nationale a précisé, d'après une conversation avec SI. le comte de Monti, les projets du prince. On lit dans ses Mémoires inédits :
« M. le comte de Cliambord, en déâance chronique contre los députés, a cherché tous les moyens de s'en passer. A Salzbourg, 1© 14 octobre 1873, ne disait-il pas à Chesnelong que, Jsi l'Assembléo devait faire l'ingérante, aussitôt sur le trône, il la dissoudrait ? Passe encore pour la chose ! mais à quoi bon le mot? — Le 10 novembre do la môme année, me raconte Monti, son dessein était de monter à cheval avec lo maréchal et quelques généraux dévoués, >et d'aller à Paris enlever les troupes. Ensuite il se serait rendu à l'Assemblée et l'aurait adjurée de se dissoudre, pour le laisser seul sauver le pays. — « Il ne vous envoyait pas à Maza"?, ajoute Monti avec » bienveillance ; non, il vous invitait seulement à vous séparer. » — Aucun homme au pouvoir, pas même Ernoul ou La Bouillerie. n'était dans le secret. Les quatre fidèles, La Rochette, Cazonove. Brun et Carayon, étaient à l'écart. » — Souvenirs parlrmcnlaircs d'un ancien incmbre de V Assemblée Nationale, ouvrage iiuViit, p. 340.
Mahon. Jl lui confia que le roi était à Versailles, et qu'il désirait voir le président. Fort embarrassée de cette ouverture, la maréchale finit, après divers pourparlers, par conduire le visiteur dans le cabinet de son mari. Surpris et troublé, à son tour, par cette démarche inattendue, le maréchal balbutia quelques mots d'excuse et de regret. Il refusa toutefois absolument de se prêter à une entrevue, alléguant qu'après avoir demandé à l'Assemblée une loi pour la prorogation de ses pouvoirs, il était lié vis-à-vis d'elle, et ne pouvait déférer au désir du prince ; surtout il repoussait absolument l'idée d'une visite secrète au domicOe de M. de Vanssay (1).
Il demanda, d'ailleurs, à M. de Blacas de faire remarquer au comte de Clîambord combien devait être impérieux pour lui ce sentiment du devoir, « puisqu'il lui dictait un refus qui resterait le souvenir le plus douloureux de sa vie » (2). Il promit enfin de garder un silence absolu sur la tentative du prince, et de prendre toutes les mesures nécessaires à sa sûreté.
En apprenant cette réponse, le comte de Chambord
(1) D'après une conversation de M. de Vanssay avec le comte de Kerlis, M. de Blacas serait allé jusqu'à faire entendre au maréclial qu'une transaction sur le drapeau eût été possible. (Cf. M"e de Guérines, op. cit. t. II, p. 328).
D'après les Souvenirs de M. de Vanssay, M. de Blacas « affirma au maréchal que Monseigneur le comte do Chambord ne songeait nullement à hii proposer une action contraire à sa conscience, qu'il ne voulait que s'éclairer sur les véritables dispositions de l'armée... Rien n'y fit ; évidemment, il était trop tard.
» — Mais enfin. Monsieur le maréchal, dit encore Blacas, sans doute par acquit de conscience, je vous jure, sur l'honneur, que personne ne saura la démarche que je vous demande.
» Ce disant, il tirait do sa poche la clef de l'appartement où était descendu le comte do Chambord, et la tendait à son interlocuteur.
» — Vous ne trouverez même pas là-bas Monti, notre vieux can>arade do Saint-Cyr, ajouta-t-il. Le roi sera seul à vous attendre.
» Le maréchal soiirit... et ne prit pos la clef. » — Cité par jNI. Hanotaux, op. cit., t. II, p. 279.
(2) Mémoires inédits du maréchal de Mac-Mahon.