CHAPITRE XIV
là des forces dont nous aurons encore plus d'une fois besoin (1). »
Toutefois ses amis in cimes ont senti plus vivement le soupçon qui l'a effleuré. Avec lui ils souffrent, ils s'indignent. L'un d'eux, l'excellent M. Larrabure, qui n'a vu, il est vrai, les choses que de loin, lui conseille même de faire un éclat : « Le devoir le plus strict du comte de Chambord, dit-il, était de proclamer votre loyauté, de couvrir votre probité. Non ! Il permet que des soupçons calomnieux viennent vous frapper, vous l'honnêteté incarnée. Au lieu de tant parler de loyauté, d'honneur de Bourbon, il devait vous rendre un éclatant hommage, à vous, messager fidèle qui cherchiez à rendre service à lui et à la France. Étant Bourbon, étant simplement honnête homme lui-même, il devait avant tout couvrir votre honneur. Je n'ai de conseil à donner à personne ; mais moi, sentant comme je sens, je relèverais énergiquement les lacunes ou les réticences de sa lettre, soit dans un document public, soit plutôt à la tribune, car la tribune donnerait plus d'éclat à votre défense. Je croirais ne devoir à personne, pas même à un roi, le sacrifice de mon honneur (2). »
Ces récriminations ab irato n'avaient pas chance d'entamer la fidélité de Chesnelong. Au plus fort de sa douleur, pas un mot de plainte, pas un reproche contre son roi. (3) Il était résolu à ne demander sa justification qu'au récit authentique des négociations. Une attaque
(1) Lettre inédite à M. de Mackau, 20 novembre 1873.
(2) Lettre inédite, du 2 novembre 1873.
(3) Au moment mémo où il venait de lire la lettre du 27 octobre, M. Merveilleux du Vignaux le rencontra, à Versaillesi, dans la rue des Réservoirs, 11 était en larmes: -son collègue lui dit : ( Clier ami, vous allez protester ? — Protester, quand ma protestation pourrait avoir pour effet de diminuer l'autorité du roi ! Jamais ! ». (D'après ime conversation do M, Merveilleux du Vignaux).
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publique et violente allait le forcer de porter sa défense à la tribune.
Il avait prévu cette attaque en apprenant que Jules Simon, un des porte-parole de Thiers, allait prendre part à la discussion sur la prorogation des pouvoirs présidentiels, et, à tout hasard, il avait crayonné une protestation. Il ne prévoyait, ni l'excès d'audace de l'orateur, ni la gravité de ses insinuations.
C'est dans la séance du 9 novembre. Après avoir fait un tableau animé des semaines qui ont précédé la lettre du 27 octobre, Jules Simon montre la France « privée de la publicité des débats de la Chambre, anxieuse au spectacle des conciUabules qui prétendent décider de son sort, réduite à écouter, à la porte d'un cabinet ou d'un salon, la discussion sur son avenir... »
— « On a dit un jour : « On est d'accord ! », et on ne disait même pas sur quoi... On a voulu anticiper sur le retour de l'Assemblée. On serait venu dire alors sur quoi l'accord était fait. On eût dit, par exemple, que le prince concède au pays que le pays gardera son drapeau. Là-dessus, vous auriez eu peut-être la majorité ; vous auriez fait un roi le 29 ; la France aurait appris le 30 qu'elle avait un roi... et, le lendemain, elle aurait appris que l'ambassadeur s'était pour le moins trompé... «
A ces mots, Chesnelong bondit à son banc, et s'écrie : (( Je demande la parole ! »
Jules Simon reprend : « Je dis, Messieurs, que la France aurait appris que l'ambassadeur s'était trompé, et que la France avait été trompée. »
Et il continue son persiflage, pendant que, l'œil en feu. et d'une main fébrile, Chesnelong fait courir sa plume. Au bout de quelques instants, il s'élance à la tribune : « Messieurs, s'écrie-t-il, je n'ai trompé personne, et
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personne n'a trompé le pays. Je sollicite, pour une explication personnelle de quelques minutes, la bienveillante attention de l'Assemblée. Cette explication, je demande la permission de la lire, ne voulant pas que l'improvisation trahisse ou dépasse ma pensée.
))Je n'avais ni recherché ni désiré — mes collègues le savent — la mission que j'ai eu l'honneur de remplir auprès de M. le comte de Chambord. Mais, quand elle me fut offerte par la confiance de quelques-uns de mes amis, je ne crus pas avoir le droit de la décliner. Je savais, en m'y dévouant, qu'elle m'exposerait, hors de cette enceinte, à des attaques outrageantes et injustes. J'invoque contre elles la loyauté de tous les hommes de cœur, à quelque parti qu'ils appartiennent, en qui la passion politique n'altère pas le sens de la justice et de l'impartialité.
» Deux devoirs m'étaient imposés : le premier, d'apporter au prince l'expression respectueuse, mais loyale et sincère, des pensées de mes collègues ; le second, de rapporter à mes collègues l'expression exacte et vraie des résolutions du prince.
))J'ai rempH ces deux devoirs avec une scrupuleuse fidélité ; et, quand on semble inférer de la lettre de M. le comte de Chambord que les déclarations que j'ai faites ne sont pas celles que j'étais autorisé à rapporter, au nom de la haute loyauté du prince, au nom de cette loyauté qui fait partie de la grandeur morale de son caractère comme au nom de mon propre honneur, je proteste ; et M. le comte de Chambord ne démentira pas, j'en suis sûr, ma protestation.
«Des commentaires ont été faits en divers sens ; je n'en réponds pas. ]Mais les déclarations elles-mêmes, telles qu'elles sont consignées dans le document dont notre vénéré collègue, le général Changarnier, a constaté l'exactitude, j'en réponds. Sur mon honneur et ma
conscience, devant Dieu et devant mon pays, j'affirme qu'elles sont pleinement et absolument conformes à la vérité.
» On s'est attaqué à la tentative monarchique ellemême. On a parlé, tout à l'heure on parlait encore, d'intrigues, d'agitations coupables. Je n'accepte pas ces mots pour des actes publics, loyaux, ostensibles, qui n'ont été que l'exercice de nos droits de députés et l'accomplissement de nos devoirs de citoyens.
«Oui, nous avons voulu rétablir la monarchie.
» Oui, nous avons cru que ce rétablissement importait au relèvement social et national de notre pays.
)) Oui, en face du radicahsme, qui menace à la fois notre sécurité et notre Uberté, nous avons voulu donner à l'ordre la garantie d'un principe d'autorité, pris en dehors et placé au-dessus de toutes les compétitions, et assurer, par cela même, le développement régulier et pacifique des hbertés pubhques.
))Oui, après les douleurs et les désastres de la patrie, nous avons voulu lui rendre le prestige de cette grande et glorieuse tradition qui se personnifie dans la maison royale de France, tradition la plus auguste, la plus ancienne, la plus vénérable qui soit en Europe... et ménager ainsi à notre pays des sympathies et des alhances qui lui permissent de reprendre son rang et son avenir.
)) Oui, nous avons voulu cela; et, pour ma part, si, avant d'aller à Salzbourg, j'étais convaincu que la monarchie était nécessaire, après en être revenu — laissez-moi le dire, ce n'est pas une flatterie à la puissance — j'avais la confiance que cette monarchie serait inaugurée par un règne bienfaisant, libéral et réparateur.
» Nous n'avons pas réussi ; mais nous ne désavouons pas notre tentative. Elle était patriotique dans son but, légale et loyale dans ses moyens. Nous ne voulions, ni
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surprendre le succès par la ruse, ni l'imposer par la violence.
» Nous serions venus devant vous, faisant appel à votre patriotisme et nous inclinant d'avance devant votre souveraineté. Nous étions d'honnêtes gens, poursuivant honnêtement une honnête entreprise. Nous avons eu une douleur profonde de n'avoir pu la mener à bonne fin ; nous nous honorons devant le pays de l'avoir tentée.
» Elle n'est pas en question aujourd'hui. Nous nous réunissons autour du vaillant soldat et du grand citoyen qui est placé à la tête du gouvernement, et je voterai, pour mon compte, la prorogation de ses pouvoirs telle que mes honorables amis la demandent pour lui et telle qu'il l'accepte.
«Mais je ne renonce pas à mes convictions. La monarchie est le gouvernement naturel et nécessaire de notre pays ; or, ce qui est nécessaire ne meurt pas. »
Une émotion indescriptible accueillit cette protestation. De nouveau, l'Assemblée était gagnée à la monarchie ; il eût sufli alors d'un incident favorable pour la faire proclamer. Le comte de Chambord qui, à cette heure même, attendait, rue Saint-Louis, l'issue des débats sur la prorogation, et qui, dès le soir, fut informé des paroles de Chesnelong, ne fit pas un geste. Du moins, il ne désavoua rien de cette protestation solennelle ; l'honneur de Chesnelong -était vengé.
Un désagréable incident vint encore lui gâter la joie de ce triomphe. De retour à son banc, il fut abordé par M. de Belcastel. « Votre déclaration, dit celui-ci, a été très noble et très émouvante. Elle a produit une impression profonde. Je l'ai beaucoup applaudie, et je vous félicite de tout cœur. Une seule chose y manque. Vous auriez dû dire qu'au fond, il y a identité entre les déclarations que le prince vous avait autorisé à faire et la
lettre qu'il vous a écrite le 27 octobre. C'est une lacune ; vous devriez remonter à la tribune pouT' la réparer. »
C'était demander à Chesnelong de se déjuger publiquement. La lettre du 27 octobre, annonçant le maiijtien du drapeau blanc, était fort différente des déclarations que le négociateiu* avait été autorisé à rapporter.
Celui-ci ne put que le rappeler à M. de Belcastel, sans toutefois le convaincre. L'ami, le compagnon de luttes de Chesnelong se retira sans comprendre qu'une nouvelle intervention à la tribune aurait détruit tout l'effet du discours qu'il venait d'admirer.
Ce nuage, heureusement, se dissipera. Les deux athlètes se retrouveront sur le terrain de l'action catholique, et leur intimité croîtra, à mesure qu'ils militeront sous le drapeau de l'Éghse, jusqu'au terme de leur carrière.
C'est le 18 novembre 1873 que Chesnelong a fait justice des . insinuations malveillantes de Jules Simon. Deux jours après, le Septennat est voté, et le comte de Chambord reprend la route de Frolisdorf.
Quel sera le caractère de ce pouvoir que, d'un commun accord, les partis modérés veulent opposer au radicalisme ? Sera-ce un régime destiné à préparer la royauté ? Sera-ce une monarchie provisoire, se donnant pour mission l'organisation définitive de la RépubUque ?
L'audace et l'habileté des répubhcains, jointe aux divisions de la droite, fait prévoir que, bientôt peutêtre, cette dernière conception prévaudra. Chesnelong le déplore, car il a sous les yeux les mœurs des républicains dont on prépare le triomphe. Néanmoins, toujours loyal, il opine en faveur du maintien, pendant sept ans, des pouvoirs du maréchal, lors même qu'avant la fin de cette période, le vote des lois constitutionnelles rétablirait, en principe, la monarchie.