CHAPITRE XIV
encore l'ascendant de Chesnelong sur ses collègues de la droite ; si entière est l'estime qu'ils gardent de sa valeur politique, qu'ils l'obligent à poser sa candidature. Il écrit, la veille du scrutin : « Pour la Commission des Trente, qui sera nommée demain, je n'avais, ni fait une demande, ni exprimé un désir. (1) Les bureaux de la droite et du centre droit m'ont voulu comme candidat. Ancel convoitait et avait désiré cette candidature. On m'a désigné, de préférence à lui, ainsi que Raoul Duval (2). » Le lendemain, il était élu.
De ce fait, sa situation allait se raffermir dans l'Assemblée, et il allait en profiter pour favoriser tout d'abord les intérêts de l'Église.
C'est l'époque du Kulturkampf international. Le 21 novembre, Pie IX a flétri, par l'Encyclique Etsi multa luctuosa, les violences exercées contre les catholiques en Italie, en Suisse et en Allemagne. En de vigoureux mandements, les évêques de France ont fait écho à la plainte du Père commun.
Ils comptaient sans l'astuce haineuse de Bismarck. Celui-ci mande notre ambassadeur, M. de Gontaut- Biron, se plaint des mesures insuffisantes prises par notre gouvernement contre ces démonstrations, et finalement parle d'exiger une réparation par les armes. Le ministre des Cultes, M. de Fourtou, se décide alors à suspendre ï Univers, qui vient de reproduire une circulaire impétueuse de l'évêque de Périgueux.
Cet acte, qui parut apaiser Bismarck, avait un double inconvénient. Il semblait afficher la complicité silencieuse du gouvernement français avec les gouvernements
(1) On voit que cette a Coinmission des Trente » se distinguait, par son origine et son objet, de l'elle qui avait fonctionné sous le gouvernement de M. Thiers.
(2) Lettre inédite à M*""^ Chesnelong, 4 décembre 1S73.
persécuteurs ; il ressemblait trop à une vengeance du duc de Broglie, vice-président du Conseil, et un des tenants les plus en vue de l'école libérale, contre les attaques de Louis Veuillot.
Chesnelong n'avait jamais appartenu à l'école de F Univers. Il n'en eut que plus de mérite à plaider auprès des ministres la cause de la feuille catholique, qui néanmoins demeura suspendue pour deux mois.
Ce n'est pas seulement contre les vexations de l'Allemagne que se débat le ministère. Ses tendances à s'appuyer sur les deux centres exaspèrent l'extrême droite, qui ne craint pas de s'unir aux républicains pour lui faire échec. Dès le 8 janvier, à propos d'une loi sur la nomination des maires par le gouvernement, l'absence des membres de la droite met le cabinet en minorité, et le maréchal, qui ne se résigne pas à ce vote de surprise, n'obtient qu'à grand'pcine un nouveau scrutin, qui, une fois la droite revenue, rétabht le ministère dans ses positions.
De pareilles crises, au bout d'un mois d'existence, présageaient au gouvernement un avenir bien tourmenté. Aussi Chesnelong est-il plus que jamais hanté de la frayeur du césarisme ou de l'anarchie.
i< Je ne crois pas, écrit-il, à l'efficacité du Septennat — tel que nous l'organisons et pouvons le faire avec nos divisions — pour arrêter le mouvement qui pousse le pays vers le radicalisme ou vers l'Empire. Nous ne pouvions pas faire autre chose ; il fallait bien y recourir, sous peine de nous précipiter nous-mêmes, et plus vite, dans l'une ou l'autre de ces aventures, au bout desquelles je tremble de voir le Prussien rentrer en France et nous enlever un nouveau morceau de notre chair... Je soufîre plus que je ne puis le dire en songeant à ce que nous aurions