CHAPITRE XIV
là le dernier mot de ce qu'on appelle, de nos jours, un peu fastueusement, la question sociale (1). »
Appuyé sur cette conviction, Chesnelong approfondira de plus en plus les doctrines de Le Play, et s'unira aux rédacteurs de la Réforme sociale, afin de préparer le terrain aux enseignements décisifs de Léon XIIL
Homme de progrès, favorable aux légitimes revendications des classes laborieuses, il a néanmoins le culte du passé, et ne manque pas une occasion de l'inspirer aux autres. Avec quelle indignation, le 27 juin 1874, à la séance de clôture de la conférence Ozanam, il flagelle ceux qui font dater la France de 1789 ! « Les Anglais, dit-il, parlent avec amour de la vieille Angleterre ; les Allemands parlent avec orgueil de la vieille Allemagne, et il se trouve des Français, j'ai le regret de le dire, 'pour parler avec mépris de la vieille France ! C'est plus qu'une aberration : c'est une impiété.
» Oui, quand une nation a joué dans le monde le rôle qu'y a su prendre la France, quand elle a été puissante par les lumières et par le courage, grande dans les triomphes comme dans les revers ; quand le crime lui-même n'a jamais pu s'y montrer sans être, si j'ose le dire, racheté par la gloire ; quand cette nation a été à la tête de toutes les initiatives fécondes et de tous les progrès généreux ; quand elle a produit une littérature immortelle ; quand, pendant quatorze siècles, elle a été la protection des faibles, le champion du droit, le chevalier armé de toutes les saintes causes, renier sa glorieuse histoire, la défigurer et la travestir, c'est outrager et diminuer la patrie (2). »
C'est peu de discourir. Chesnelong donne toujours aux œuvres catholiques l'appui de son influence ; il les pro-
(1) Journal Le Monde, n° du 0 avril 1874.
(2) /d., 11° du 28 juin 1874.
tège par de courageuses interventions. Le croirait-on ? Pour favoriser le mouvement des pèlerinages, toujours en progrès depuis la guerre, il lui faut triompher même de la prudence de ses amis. Au lendemain du Congrès catholique de 1874, le comte de Gontaut-Biron lui a écrit de Berlin pour lui dénoncer l'interprétation malveillante qu'on donne généralement, en Europe, à ces manifestations, et pour le supplier d'obtenir que les pèlerinages se passent « sans accompagnements bruyants et sans démonstration pohtique d'aucune sorte. » (1) Est-ce cette réserve du gouvernement vis-à-vis des intérêts rehgieux qui continuait d'indisposer les membres de l'extrême droite ? Ce grief, ajouté sans doute à d'autres rancunes purement pohtiques, allait déterminer une explosion.
Le prétexte fut une simple question de priorité dans la discussion de deux lois. Le ministère demandait, pour la loi électorale parlementaire, le pas sur la loi électorale municipale ; dès lors, l'opposition, composée, pour la circonstance, de l'extrême droite et de la gauche, voulut, au contraire, faire passer celle-ci avant ceUe-là. elle qui, au mois de janvier, avait mis le ministère en minorité parce qu'il entendait aborder immédiatement la loi municipale.
Persuadé qu'on ne renversera un ministère que pour aller plus à gauche, Chesnelong tente d'arracher des mains de ses amis de la droite les armes dont ils menacent le gouvernement. Le duc de Broglie, qui sent sa situation menacée, l'appelle à son aide ; U le conjure de sacrifier la fin de ses vacances. « La décision à prendre, écrit-il, pour la mise à l'ordre du jour des lois, soit
(1) Lettre inédite, du 18 avril 1874.