CHAPITRE XIV
mille fois oui, vous pouvez donner à nos bons et chers amis rendez-vous sous mon toit, et jamais hôte n'aura été plus heureux que moi. A partir d'aujourd'hui donc, je vous attends. Débarquez à la Motte au jour et à l'heure qu'il vous plaira, et ceci est entendu, non seulement pour vous, pour Ernoul et pour Carron, mais bien aussi pour MM. de Férussac (1) et Le Camus, s'il leur convient de passer, en vous attendant, quelques jours en Savoie. Car vos amis, mon cher collègue, sont mes amis. Veuillez en donner, de ma part, l'assurance à ces Messieurs.
» Je réponds maintenant aux questions que vous me posez. Vous pourrez prendre à Chambéry vos passeports, non que la chose soit indispensable, mais je la crois prudente ; elle sera facile, d'ailleurs, car nous avons ici un consul italien. L'hôtel de la Minerve est celui où je vous conseille de débarquer à Rome ; il est absolument sûr ; je ne crois donc pas qu'il soit utile de vous pourvoir d'un logement ailleurs.
» Nous causerons de tout cela longuement ici. J'espère, d'ailleurs, en vous accompagnant, faciliter votre pèlerinage.
))Vous dire, mon cher collègue, combien je me réjouis, et combien je suis fier de partager avec vous cette suprême bénédiction que nous donnera le Saint-Père ne m'est pas chose possible. Nous serons armés et forts pour nos dernières luttes. Puisse le bon Dieu nous faire la grâce d'affirmer une fois encore notre croyance catholique avant de disparaître ! A vous de tout cœur.
» Costa (2). «
( 1 ) M. de Férussac, de Versailles, avait formé le projet de se joindre à Chesnelong ; il en fut empêché par l'état de sa santé.
(2) Lettre inédite, du 30 août 1874.
Le 22 septembre, les cinq voyageurs arrivaient à La Motte-Servolex. Dans cette belle demeure, où la magie de l'art rehaussait les agréments de la nature, ils rencontrèrent deux évêques. L'un joignait à la majesté de l'âge l'éclat d'une brûlante renommée ; c'était Mgr Dupanloup. L'autre, Mgr Turinaz, évêque de Tarentaise, était alors le plus jeune membre de notre épiscopat. n préludait, par de vigoureux écrits et des discours fort remarqués, à sa longue carrière de luttes pour l'Église.
On causa de Rome et du pape. M. Costa de Beauregard avait dû, après réflexion, renoncer au voyage ; il se borna à domier aux pèlerins les indications utiles. Malgré le charme de la réception, le départ pour l'Italie fut fixé au lendemain.
Les pèlerins eurent, du moins, la bonne fortune d'assister à la messe de Mgr Dupanloup. Chesnelong l'avait surtout vu à la tribune et dans les couloirs de la Chambre ; il ne l'avait pas contemplé à l'autel. Son impression fut vive et profonde.
« Quand il commença le saint Sacrifice, déclare-t-il, telle était la simphcité recueilfie de son attitude, que nous oubliâmes presque l'orateur inspiré dont la parole était une flamme, l'écrivain étincelant, le polémiste redoutable dont la plume était une épée, le prélat dont le nom était une gloire. On eût dit le plus humble des prêtres s'anéantissant dans le double sentiment de la petitesse de l'homme et de la grandeur de Dieu. Sa dignité ne l'abandonnait pas ; mais elle se faisait simple et prosternée, douce et pieuse ; elle était comme imprégnée d'une onction pénétrante et communicative (1). »
Au moment du départ, l'évêque d'OrléartS remit à Chesnelong un pli cacheté destiné au cardinal
(1) Mémoire» inédita, t. VI, p. 02.
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Franchi. Le pèlerin sut plus tard que c'était, sous forme de lettre adressée au président du Conseil des ministres italiens, une protestation contre la disposition de la loi qui assujettissait au service militaire les ecclésiastiques. Sans le savoir, Chesnelong était donc encore chargé d'une mission utile à l'Éghse.
On partit. Les voyageurs passèrent deux jours à Florence, sans se laisser attarder davantage par son site et ses chefs-d'œuvre. Une parfaite cordialité régnait entre eux. « Le Camus, écrivait Chesnelong, nous entraîne par sa foi et sa piété ardente ; Ernoul nous fait de la pohtique de souvenir et d'imagination, pour nous consoler de la politique réelle et présente ; le colonel Carron, une vraie perfection d'homme, est entre nous comme un lien qui resserre tous les autres. Un abbé béarnais, qui s'est joint à nous, est devenu l'aumônier de la bande. Voilà comment nous nous acheminons vers le tombeau des Apôtres, comment nous nous préparons à recevoir la bénédiction apostoUque (1). »
Le 26 au soir, ils étaient à Rome, et obtenaient, quatre jours plus tard, une audience particulière de Pie IX. Le pape les reçut debout dans son cabinet de travail, et les retint pendant une demi-heure. S 'adressant à chacun d'eux avec une expansive bienveillance, il leur parla des épreuves de l'Église, si étroitement mêlées à celles de la France. Tour à tour grave et souriant, tantôt il les charmait par ses saillies finement spirituelles, tantôt il les étonnait par la soudaineté
(1 ) Lettre à M"e de Guérines, op. cit., t. III, p. 403.
éloquente de ses réflexions et l'élévation de ses jugements sur les hommes et les choses.
Il ne dédaigna pas, en particulier, de leur parler de ses rapports personnels avec Napoléon III, leur dévoilant, par certains traits peu connus, le double jeu de l'empereur dans les affaires romaines.
Il ne leur cacha pas non plus le sévère jugement qu'il portait sur certains agissements du duc Decazes, ministre des Affaires étrangères. Afin d'épargner au maréchal de Mac-Mahon divers embarras diplomatiques, le pape avait demandé lui-même le rappel du vaisseau VOrénoque qui, pour le protéger, stationnait depuis nombre d'années dans les eaux de Civita-Vecchia. Or, au lendemain de cet acte de déhcatesse, on lui avait refusé la nomination à l'épiscopat de certains candidats qu'il préférait.
« Comment s'appelle, dit-il, votre ministre des Cultes ?
— M. de Cumont.
— C'est un ministre récemment nommé ; je ne le connais pas. Mais je connais votre ministre des Affaires étrangères, M. le duc Decazes. C'est peut-être le troisième ou le quatrième des bons catholiques de France ; à coup sûr, ce n'est pas le premier. »
La saillie était plus spirituelle qu'amère. Les pèlerins sourirent, et, pour ramener la pensée du pape sur un plus aimable objet, le colonel Carron sollicita de lui une marque d'intérêt particulier en faveur de l'armée française, qui l'avait si fidèlement défendu. Pie IX s'attendrit ; d'une voix tremblante d'émotion, il accorda à tous nos aumôniers militaires le pouvoir de donner, en cas de guerre, la bénédiction papale à chaque soldat mourant, puis, s 'exaltant davantage : « Oui, dit-il, pour l'armée française, ce que je n'ai jamais accordé à aucune autre !... » Et il ajouta, en faveur des aumôniers,