CHAPITRE XIV
le privilège plus spécial encore de bénir solennellement, en son nom, à l'heure du combat, tout régiment dont le colonel le demanderait.
Au sortir de leur audience particulière, Chesnelong et ses amis assistèrent à une audience générale, au cours de laquelle Pie IX, de sa belle voix mélodieuse, commenta, avec une grande puissance d'émotion, un passage des livres saints, puis le Saint-Père partit pour sa promenade quotidienne à travers les galeries du Vatican. Nos quatre pèlerins furent admis à l'accompagner. Parvenu au centre des galeries, le pape s'assit et se livra, avec les voyageurs français, à une causerie doucement enjouée, où sa bonté se répandait avec une grâce exquise, et provoquait l'effusion des cœurs sans rien ôter à leur respect ; puis, après une dernière bénédiction, il rentra dans ses appartements.
Le lendemain matin, accompagnés de l'ambassadeur de France près le Vatican, les pèlerins furent introduits dans une chapelle sans ornements, abritant un modeste autel : ils allaient assister à la messe de Pie IX.
Chesnelong emporta de cette messe une vive impression. Quelques jours après, il écrivait : « Au Mémento des vivants, ce fut très long. Le pape paraissait abîmé en Dieu, courbant ses épaules comme sous un poids trop lourd, et les relevant par un geste particulier, celui d'un homme qui recevrait un secours et reprendrait des forces.
"Comme il priait;... Et nous aussi, je vous assure. Nous reçûmes de sa main le ^Maître dont il est le Vicaire, ayant près de nous le vénérable M. de Corcelles, qui représentait là notre pays à un titre un peu différent du nôtre : exécutif et législatif, diplomatie et parlement, nous nous complétions ; c'était la France, celle qui est ici une Fille aînée. Voilà des émotions qui ne se pourront jamais oublier, des circonstances qui ne se représenteront
plus. On voudrait arrêter tout cela au passage ; mais non : le temps, la vie, nous-mêmes, tout marche et tout passe. J'ai éprouvé au suprême degré cette sensation de vouloir retenir le moment fugitif, lorsque, après notre audience et nous bénissant. Pie IX a laissé sa main i-epoger sur nos têtes, l'une après l'autre, versant sur elles les grâces dont il dispose, priant pour nous, pour ceux que nous représentions, pour ceux que nous lui recommandions (1). »
Ces heures de joie s'enfuyaient ; la fin des vacances approchait ; il fallait regagner Orthez.
Les pèlerins d'alors sollicitaient d'ordinaire la faveur d'emporter quelque objet ayant servi à Pie IX. Chesnelong se saisit d'un col romain, à l'usage du Saint-Père, et le conserva comme rehque du grand pape qui l'avait béni.
Cette excursion en ItaHe avait été rapide et empressée. Toutefois Chesnelong était trop naturellement artiste pour ne pas s'accorder, ne fût-ce qu'une brève station, devant les chefs-d'œuvre de la peinture itahenne. A peine de retour à Orthez, il écrivait : « Je n'oublierai jamais l'impression que j'ai éprouvée à Rome, devant le tableau du Dominiquin, la Communion de saint Jérôme ; à Milan, devant la Cène de Léonard de Vinci ; à Florence, devant le Couronnement de la Vierge, de fra AngeHco. Je ne suis qu'un profane, je ne sais rien de l'art ; j'en ignore les procédés comme les délicatesses ; ce n'est donc pas au point de vue de la beauté artistique que je me place, mais devant l'émotion éprouvée. Or, j'ai encore devant les yeux saint Jérôme quittant sa couche, se soutenant à peine, tout brisé par l'attouchement de la mort, mais allant à la sainte hostie avec un regard où la foi, l'amour,
(1) LettreàM"ideGu(:Tinfs. o;). r//., t. III. p. 400.