CHAPITRE II
viennent, mes émotions ! Puisse Dieu longtemps t'en épargner d'aussi amères ! » (1)
La blessure saigna longtemps. Mais Charles Chesnelong devenait, bon gré, malgré, l'homme de ses compatriotes. Tl fut contraint, après quelques semaines, de recevoir la confidence de leurs craintes et de leurs espoirs. Plus d'un faisait silencieusement des vœux pour l'antique monarchie, dont les chances de retour semblaient se fortifier par la fusion, alors annoncée, des deux branches de la maison royale. Avec sa connaissance de l'histoire, Charles Chesnelong ne pouvait que s'associer aux aspirations communes.
Au heu de la Restauration, c'est l'Empire qui offrit de raffermir l'ordre social. Entre la Révolution et cette monarchie inattendue, qui présentait des garanties de force et de stabilité, le choix du jeune négociant s'imposait. Il vota pour l'Empire « silencieusement » — le mot est de lui, — faute d'un pouvoii plus conforme à ses rêves, et en se réservant, vis-à-vis du nouveau monarque, sa pleine liberté de jugement. (2)
(1) Lettre inédite du 2 juiu 1849.
(2) Pour fixer son choix entre Cavaignac et Louis-Napoléon, quand il s'agissait encore de la candidature à la présidence de la République, il avait consulté un de ses amis, député à la Constituante de 1848, qui lui avait adressé la curieuse lettre suivante :
« J'ai été bien longtemps dans un état d'hésitation a\ant de décider mon choix sur l'un des deux candidats C|ue vous me désignez. — N'oici mon opinion sur l'un et sur l'autre. Je les connaissais également tous les deux, et je leur étais également attaché avant que ni l'^ui ni l'autre ne songeât à une candidature de président de la République. L'un et l'autre ont un caractci-e parfaitement honorable et des sentiments très élevés ; ils ne sont ni l'un ni l'autre d'un esprit éminent ; mais tous les deux ont un esprit cultivé, droit, sage, sans grande étendue. Jusqu'ici ils n'ont rien à s'envier l'un à l'autre : ici commence la diiïérence. Le général Cavaignac a l'habitude des hommes et des affaires, qu'il a acquise en Afrique ; il a d'ailleurs autour de lui des hommes qui ne manquent pas de capacité, mais qui sont poxu: lui un embarras très grave par leur ambition de coterie et même par leurs doctrines socialistes, ce qui est la chose la phis fâcheuse, car si le général CHESNELONG. — 3.
26 CHESNELONO
« L'Empire, c'est la paix », avait dit Louis-Napoléon. C'était, en tout cas, la sécurité à l'intérieur. Même avant la proclamation solennelle du nouveau régime, pendant les mois qui suivirent le coup d'État du 2 décembre 1851, le commerce reprit son essor, et la maison Chesnelong vit de nouveau progresser son chiffre d'affaires.
Avec l'aisance de la famille, lïnfluence de Charles grandissait. Il fut bientôt connu dans tous les cantons du département, et son empressement à rendre service, joint à l'étendue de ses connaissances, le fit désirer, en plus d'une région, comme mandataire dans les assemblées publiques.
Une circonstance inopinée vint révéler chez lui un vrai talent de parole. C'était un soir d'élections municipales. Son père avait été candidat, et l'on venait de proclamer son succès. Mais, au cours de la lutte, il avait été discuté, sans modération et .sans justice, avec une âpreté qui n'était pas encore dans les mœurs. Son fils voyait,
Cavaignac est courageux et entêté même, il a cependant une condescendance pour ses amis politiques qui va jusqu'à la faiblesse. Ajoutez à cela qu'il pousse lo respect des traditions de son père et de son frère jusqu'à la superstition, et vous apprécierez, les périls d'un trajet de quatre ans avec un pilote que ses tendances personnelles, ses souvenirs de famille et les influences quotidiennes entraînent fatalement vers ce terrible écuoil do la société : le socialisme. Voilà poiu-quoi je fais taire mes affections personnelles, et je ne vote pas pour le généra] Cavaignac.
» Voici maintenant pourquoi je voterai pour Louis-Napoléon. D'abord, il n'est pas aussi médiocre que veulent bien le répandre ses adversaires. Ses études spéciales sur les intérêts matériels do la France, son long séjour en Angleterre, où l'esprit positif des hommes publics donne l'habitude d'entrer profondément ilans les idées pratiques des affaires, la disposition naturelle de son esprit lui-même, tout a contribué à diriger ses méditations dans un ordre de coimaissances qui le rendent spécialement propre à l'administration d'une société mise en péril précisément par les questions éconojniques qui y sont soulevées. Il connaît peu le personnel do la France, c'est vrai ; mais les hommes les plus considérables, parnoi ceux que l'opinion accepte comme les plus capables, lui prêteront un concours efficace. C'est une chose promise, convenue, acceptée. Et conune ces hommes sont