CHAPITRE XV
Lorsque, au contraire, ce qui arrivait souvent, il était gêné par les lacunes et la fausseté de sa thèse, il se dérobait avec adresse, échappait par des subtilités, se rejetait, à défaut des raisons propres à entraîner les convictions, sur les motifs de circonstance qui pouvaient le mieux déterminer les votes, et il faisait preuve, dans cette stratégie oratoire, d'une dextérité un peu lourde parfois, mais insidieusement habile. Il n'avait ni chaleur vraie, ni élan communicatif ; la hauteur de l'âme et la largeur généreuse du cœur lui faisaient également défaut. Les grandes inspirations manquaient à sa parole ; l'émotion et le charme y manquaient aussi. Mais elle révélait, en même temps que le travail d'une forte intelligence, je ne sais quelle énergie obstinée et quelle ruse sophistique où se montrait le sectaire, et aussi je ne sais quelle ténacité ardente et opiniâtre, faite à la fois de vigueur et de passion, où se découvrait l'ambitieux. L'ascendant n'y était pas, mais il était remplacé par une certaine force dominatrice, qui s'imposait plutôt qu'elle ne se faisait accepter (1). »
L'orateur soutint, avec un réel talent, que le contrôle officiel, ayant pour but et pour effet de maintenir le niveau des études, était essentiellement une fonction de l'État, un office spécial que lui seul pouvait exercer. Naturellement, en développant cette thèse, il ne se fie pas faute d'attaquer l'Éghsc catholique, qu'il accusait de viser au monopole, et prétendit que les Jésuites étaient les inventeurs de cette théorie nouvelle sur les grades, que les autres partisans de la liberté n'avaient pas osé formuler.
On se rappelle que Chesnelong avait présidé, en 1S74, r Assemblée générale des Comités catholiques de France. Sous sa présidence, et conséquemment avec son aveu, le
(1) Ch. riiesneloiiLT. Minioinii (««'//As, t. \\l. p. -JS!'..
Père Marquigm , de la Compagnie de Jésus, avait, en effet, présenté un rapport réclamant la suppression totale du monopole de l'État et l'indépendance absolue d'universités libres, aj'^ant, pour la collation des grades, les mêmes droits que l'Université officielle ; il avait, de plus, provoqué dans ce sens un vaste mouvement de pétitions.
Jules Ferry dénonça avec véhémence ces revendications audacieuses qui, selon lui, étaient une tentative d'asservissement de la société laïque par le vieil esprit de domination cléricale : « Voilà le péril, s'écria-t-il, et que M. Cliesnelong me permette de l'ajouter, il est trop homme d'esprit pour ne pas prendre à un sens purement intellectuel le mot que je vais dire, voilà l'ennemi ! »
L'orateur inscrit pour répondre était Mgr Dupanloup ; il céda la parole à Cliesnelong pour se défendre contre l'agression indirecte de Jules Ferry, En quelques phrases brillamment improvisées, notre député démontra que réclamer la liberté pour l'Église, parce qu'elle tient de sa mission le droit d'enseigner, loin d'être une nouveauté, est une pratique aussi ancienne que l'Église elle-même, et que, relativement à la collation des grades, les anciennes universités françaises, comme les universités étrangères récemment fondées, avaient posé un précédent qu'on ne demandait qu'à suivre.
L'évêque d'Orléans parla ensuite avec beaucoup de vigueur et d'à-propos. Après avoir repoussé, au nom de l'Église, la vieille accusation de viser au monopole de renseignement, il soutint le droit des universités libres à la collation des grades : ce droit était, selon lui, une condition essentielle de liberté et de vie.
Jules Simon lui succéda à la tribune, et, dans le plus séduisant langage, reprit la thèse de Jules Ferry, attri buant à l'État .seul la disposition des grades, pour cette