CHAPITRE XV
Stupeur chez les partisans de la loi ! Ils se comptent : quarante des leurs ne sont pas là. Tant d'efforts allaient donc aboutir à une défaite banale, sans revanche possible, comme sans honneur !
Mgr Dupanloup était atterré. Haletant, le sang au visage, il déposa précipitamment son bulletin de vote, et courut s'enfermer dans sa petite maison de Viroflay (1), afin de n'entendre pas proclamer le triomphe de ses adversaires. Il avait compté sans les scrupules du centre gauche. De nombreux membres de ce groupe hésitèrent ; au dernier moment, ils reculèrent devant l'étranglement d'une liberté, et s'abstinrent. C'était l'équihbre rétabli en faveur de la loi : le 12 juillet 1875, elle réunit 316 voix contre 266.
La séance levée, Chesnelong croise, dans les couloirs, le marquis de Dampierre. Ils se regardent et se comprennent ; l'instant d'après, ils sont sur la route de Viroflay.
Désolé, la figure bouleversée, le vieil évéque a quitté le pied de son crucifix pour réciter son bréviaire. Absorbé dans sa prière, il arpente une allée pleine d'ombre, et ne voit pas d'abord qui s'avance. Quand, au bruit des pas, il lève les yeux, les porteurs de l'heureux message sont assez près de lui pour qu'il distingue l'expression de leurs traits.
Soudain, son visage s'éclaire. « Est-ce fini?
— Oui, la loi est votée à cinquante voix de majorité.
— C'est une belle victoire, et c'est aussi une grande conquête : remercions Dieu ! »
Alors, leur ouvrant les bras, il les presse sur sa poitrine, ec il pleure.
(1) Dfms ses Mémoires, Chesnelong écrit par erreur Ville-d'Avray.
C'était en effet, une grande conquête (1). Peu d'années plus tard, Lille, Paris, Angers, Toulouse et Lyon avaient leurs universités libres, et, dans leur reconnaissance, les catholiques associaient Cliesnelong à l'évêque d'Orléans.
(1) « Préserver la foi des jeunes catholiques, et, par contre-coup, dans luie sage mesure, leur conduite, de manière à faire d'eux uné> élite intellectuelle et morale, en état de maintenir et de propager la doctrine de Jésus-Clirist dans le monde ; former pour l'enseignement libre un corps de professeurs égal à celui de l'Etat par la science et par les méthodes, mais en même temps très fidèle et très sûr ; défendre la doctrine catholique siur le terrain scientifique, et à cette fin établir des cours supérieurs de sciences sacrées : théologie, exégèse, histoire, droit ecclésiastique, philosophie, où se prépareraient des maîtres pour les grands séminaires, des prêtres éclairés pour chaque diocèse ; grouper et entretenir, dans toutes les disciplines, des savants spécialistes, capables non seulement de résoudre les difficultés et les objections élevées au nom de chaque science contre la religion, mais de faire honneur à levur Église et à leur foi par l'importance de leurs découvertes et la valeur de leur esprit ; mettre enfin à la portée du public les résultats acquis de cette science d'accord avec la foi dans des cours et conférences de haute vulgarisation : tel était le but poursuivi. S'en pouvait-il imaginer un qu'il fût plus nécessaire d'atteindre ?" — Mgr Baudrillart, Vie de Mgr d'Hulet, Introduction, p. 17.