‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 194 sur 302 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Le premier de ses compatriotes qui lui parut désigné pour la Chambre haute fut le diplomate éminent qui, au prix des plus durs sacrifices personnels, avait su faire respecter à Berlin la France vaincue, et qui, peu de mois auparavant, venait de lui épargner une nouvelle guerre, le vicomte de Gontaut-Biron. Chesnelong estimait qu'un siège au Sénat augmenterait, en Allemagne, son prestige et son influence, et il opinait pour que l'ambassadeur se laissât porter sur la liste des sénateurs inamovibles, ce qui aurait donné à sa nomination le caractère d'hommage national. Mais M. de Gontaut-Biron préférait tenir directement son siège du choix de ses compatriotes. Chesnelong s'incKna devant ce désir, et travailla énergiquement en sa faveur.

Devenu membre du Sénat, l'ambassadeur devait garder à Chesnelong une reconnaissance dont nous rencontrerons, plus loin, l'émouvante expression.

Mais des travaux plus urgents appellent notre député à Versailles. Le 4 novembre 1875, l'Assemblée Nationale reprend ses séances. Elle les continuera jusqu'au 31 décembre, jour qu'elle s'est assigné pour sa dissolution. Deux mois à peine, c'est un espace bien court pour réaliser la fin de son programme ; aussi l'aborde-t-elle avec une fiévreuse activité.

La loi pour l'élection des députés a été votée, en première lecture, au mois de juin 1874. Elle a sommeillé, depuis cette époque, dans les cartons de la commission ; mais elle est mise à l'ordre du jour dès le 8 novembre.

C'eût été peut-être l'occasion d'instituer une discussion approfondie sur la valeur du suffrage universel et de faire décider, une fois pour toutes, par cette réunion d'esprits si cultivés et si réfléchis, que, le nombre seul ne pouvant faire loi, il convient d'attribuer aux élites

une représentation proportionnée aux services rendus par elles.

Dès 1874, Chesnelong avait soumis à la commission compétente un mémoire dans ce sens. Avec quelques amis, il renouvela, partiellement du moins, sa tentative. Voici comment il résumait ses théories, en matière électorale : « La souveraineté du nombre n'est pas un principe, c'est une idole. Il appartient, dès lors, à l'Assemblée Nationale de ne pas se courber devant l'idole ; elle a le droit et le devoir de faire ce que réclame la justice et ce qui convient à l'intérêt social. Or, l'œuvre sociale est une tâche complexe qui s'accomplit par des forces diverses toutes nécessaires, mais n'ayant pas toutes le même mode d'action et le même caractère. Elles ne se mesurent pas au nombre, car il en est qui, bien que concourant plus que d'autres à l'œuvre générale, n'ont cependant qu'un petit nombre d'ouvriers. Il ne s'agit donc pas de compter les têtes, il faut aussi apprécier la valeur et la nécessité sociale des services. Une nation n'est pas seulement une réunion d'individus ; eUe est aussi une collection d'intérêts moraux, intellectuels, industriels, commerciaux, agricoles, dont les uns sont représentés par une élite, les autres par une masse, sans que les premiers aient un rôle moindre ou soient moins essentiels à la société que les seconds. De là, la conclusion qu'une bonne loi électorale devrait assurer la représentation de ces intérêts multiples et divers, non pas en passant sur tous un niveau égalitaire qui absorberait l'élite dans le nombre, non pas en laissant le nombre à l'écart pour donner à l'élite la prépondérance exclusive, mais en attribuant à tous les intérêts qui concourent à l'œuvre sociale une part de représentation proportionnée à leur action et à leur importance respectives.

)) La proportionnalité, c'est la justice ; l'égalité par tête n'a du droit que l'apparence ; c'est la confiscation

Page 1