‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 197 sur 302 · CHAPITRE XVi · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVi

aucun des actes qui menaçaient de les compromettre. Aussi était-il estimé de tous les députés consciencieux, quelle que fût leur opinion.

Il profitait de cette influence, non seulement pour favoriser les mesures utiles au pays, mais paifoLs pour agir discrètement sur l'âme de ses collègues. Ce chrétien si avide d'apostolat, si préoccupé de combattre l'ignorance religieuse dans les masses, voyait avec tristesse des esprits éminents de l'Assemblée livrés à un aveuglement aussi dangereux que profond^ et, sans entreprendre indiscrètement sur leur conscience, il profitait volontiers d'une occasion pour aborder devant eux le problème de l'avenir éternel.

Dans l'intimité, il rappellera volontiers, plus tard, son demi-succès auprès d'un rationaliste de marque, Barthélémy Saint-Hilaire.

C'était en 1867. L'œil clair, le visage épanoui, presque joyeux, Chesnelong arpentait un couloir de la Chambre. Un député qu'il connaît à peine l'aborde, et, sans autre préambule : « Mon cher collègue, dit-il, vous êtes l'homme le plus heureux que je connaisse.

— Pourquoi ?

— Parce que je n'en connais pas de plus sincère et de plus croyant.

— Il est vrai que je crois sincèrement, et il est vrai aussi que cela me rend heureux.

— Cela se voit assez, et c'est pourquoi je vous envie.

— Au lieu de m'envier, imitez-moi, mon cher collègue : la foi s'acquiert et se conquiert. »

Et Chesnelong se met à expUquer, avec la précision d'un théologien, comment la foi est un don de Dieu, et s'accorde toujours à la prière humble et fervente. Hélas ! Barthélemy-Saint-Hilaire est un déiste ; il ne croit, ni à la rédemption du monde, ni même à l'incarnation du Verbe. Toutefois, étrange inconséquence, il

récite chaque jour le Pater ; il commence même cette prière par le signe de la croix.

A cet aveu, Chesnelong tressaille. « Le Pater, le signe de la croix, mais c'est la croyance à l'Incarnation !

— Et cependant, je n'y crois pas. »

Chesnelong prend un ton affectueux, presque suppliant : « Laissez-moi vous faire une prière. A votre Pater, ajoutez VAve Maria. Ce sera l'acte d'humilité qui triomphera de la tentation.

— Je ne peux pas, et je crois que je n'y arriverai jamais. Cependant vous n'en avez pas fini avec mes contradictions. » Et, ouvrant son porte-monnaie, il montre une médaille de la sainte Vierge, qu'une sœur pieuse lui a donnée, au cours d'une maladie qui l'a gravement éprouvé.

« Vous êtes logique malgré vous, dit Chesnelong ; vous allez du Pater au signe de la croix, et les deux vous mènent au culte embryonnaire de la Vierge mère du Dieu fait homme. Ajoutez donc à ces pratiques mon Ave Maria, et, si vous voulez ma consultation entière, dites cette prière à genoux. »

Les députés sortaient en foule de la salle des séances. Le couloir se remplissait, il fallait rompre l'entretien. Les deux interlocuteurs se donnèrent une poignée de mains si expressive, qu'un groupe de collègues leur dit en souriant : « Vous venez donc de conclure un pacte ?

— Mais à peu près, » dit Barthélemy-Saint-Hilaire. Et ils se séparèrent.

L'entretien ne fut jamais repris. De plus en plus absorbé j)ar la politique, le philosophe déiste, devenu secrétaire général de la présidence sous M. Thiers, suivit des voies trop opposées à celles de Chesnelong pour que celui-ci pût provoquer de nouvelles confidences. Le député apôtre attendit et intercéda auprès de Dieu, afin d'obtenir la grâce d'une humble prière à cette

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