CHAPITRE XVi
âme replongée dans le torrent des soucis terrestres, mais dont il avait entrevu le bon vouloir, aussi bien que l'orgueilleuse faiblesse (1).
Quand, au lieu d'aveux tristes et confiants, Chesnelong rencontrait des offres de compromis indignes de sa conscience, tout autre était son attitude. Voici un fait que nous empruntons à un narrateur peu suspect, M. Anatole France : « Au temps des décrets, dit-il, Arthur Ranc causait un jour, dans un coin de la grande cheminée du Luxembourg, avec un de ses futurs collègues, l'âme la plus chaude et le visage le plus ouvert du parti catholique, le sénateur Chesnelong.
— « Accordez-moi, lui dit Ranc, que la religion est d'ordre privé, de conscience individuelle, et nous nous entendrons facilement sur le reste. »
A cette proposition, le sénateur catholique se dressa de toute sa taille, et répondit avec éclat :
— « Cela, jamais ! Entendez- vous ? Jamais ! La religion catholique d'ordre privé ? Non ! D'ordre social, monsieur, d'ordre social et d'autorité !» (2)
Avec ses collègues de la droite, depuis longtemps gagnés à la foi et aux œuvres catholiques, comme MM. Kolb-Bernard, de Mackau, de Belcastel, notre député n'avait pas à prêcher la conversion ; mais qui dira l'influence de ses entretiens et de ses lettres si débordantes d'esprit chrétien sur ces âmes déjà instruites du don de Dieu ?
Avant de reprendre cet apostolat parlementaire,
Chesnelong devra maintenant se conquérir une place
sur les bancs de la future Chambre des Députés.
Ayant, depuis onze ans, soigné les intérêts de ses
(1) Le récit de tet entretien est résumé ici d'après l'ouvrage de M"*" de Guérines, t. HT. p. 52ô et .suiv.
(2) .Anatole France, L'Église et la Bépublique, p. 8.
compatriotes du Béarn avec la même conscience que les grands intérêts du pays, il pouvait s'attendre à un triomphe. Mais tous les partis de gauche, désormais dirigés par Gambetta, lui gardaient une vieille rancune de ses efforts pour empêcher le vote de la constitution républicaine. Leurs comités méridionaux organisèrent contre lui une opposition acharnée. Il n'obtint qu'une majorité de cinquante ou soixante voix (1).
Quelques curés, en dehors de toute fonction religieuse, avaient encouragé leurs paysans à voter pour lui. C'en fut assez pour Gambetta : son invahdation fut résolue. (2)
(1) Avant l'éloction, M. Kolb-Bernard, sans doute pour l'encourager à la lutte, lui avait adressé une lettre qui est un précieux témoignage d'amitié.
« Votre profession de foi, disait-il, m'a été une consolation au milieu des tristesses du présent. Elle a été insérée in extenso dans les journaux catholiques de Lille. Elle est, comme tout ce que vous écrivez, droite et adroite, disant tout hautement, généreusement et prudemment, concihant, comme vous savez si bien le faire, la sincérité qui ne cache rien et la charité qui s'abstient de blesser.
» IMon cher ami, je vous ai aimé dès le premier discours que vous avez prononcé au Corps législatif. Il avait trait à la question romaine. Depuis lors, mon attachement pour vous n'a fait que croître. Ce sentiment, ce n'est pas seulement une fierté de mon cœur, c'est un repos et une satisfaction pour ma conscience. Ce que j'ai fait imparfaitement et ce que je ne puis plus même faire, vous l'avez fait, vous le faites, et vous continuerez longtemps encore à le faire avec une auto rite de foi et une supériorité de talent devant lesquels tous s'inclinent , amis et adversaires. Il me semble que, vous aimant et vous admirant comme je le fais, j'ai je ne sais quelle part dans tout ce bien que vous accomplissez. Pardonnez-moi ce sentiment d'égoïsme. Il faut, héleis ! que l'homme se retrouve toujours. » — Lettre inédite du 10 février
(2) On avait provoqué, de la part des comités répubUcains des Bas.ses-Pyrénées, une protestation remplie d'insinuations calomnieuses, dont la lecture remplit Chesnelong d'étonnement et de douleur. Il écrivait alors à son fils aîné : « La protestation est arrivée hier. Elle est infecte dans ses appréciations générales. On me fait épuiser jusqu'à la lie la coupe des insinuations outrageantes et des mensonges calomnieux. J'étais écœuré, dès avant la lutte, de l'épreuve qui m'attendait. Je ne l'aurais jamais soupçonnée, ni si