CHAPITRE XVI
Le 7 avril 1876, après avoir annulé l'élection de M. de Boigne pour fait de pression cléricale, la Chambre passa à la vérification des pouvoirs de Chesnelong. La faction de gauche la prétendait irrégulière, à cause de l'ingérence des maires et des curés béarnais.
Averti du parti pris cynique de Gambetta, à qui obéissaient désormais toutes les gauches, Chesnelong prévit immédiatement son sort. Il voulut, du moins, tomber noblement.
On lui contestait la majorité des suffrages. Il étabht victorieusement qu'il l'avait obtenue. On reprochait aux maires et au clergé d'être intervenus en sa faveur ; il revendiqua pour eux les prérogatives de tout citoyen.
« Pour qu'une lutte soit digne, dit -il, il faut le concours de toutes les autorités morales. Si vous supprimez l'action morale du maire et du clergé, que vous restera-t-il ? L'influence de l'argent, l'influence du cabaret. Oui, en tant que citoyens, le maire et le curé ont le droit d'user de l'influence légitime attachée à leurs personnes. Le maire, en dehors de sa mairie, le prêtre, en dehors de son église, peuvent s'employer en faveur du candidat qui leur semble le plus digne du mandat populaire.
amcre, ni si écœurante. Que Dieu pardonne à mes ennemis — j"ai le droit de les appeler ainsi — tout le mal qu'ils me font et qu'ils veulent me faire ! Je lui demande de me laisser assez de force d'âme pour ne pas donner entrée dans mon cœur à l'amertiune de la haine ! Il me semble que ma carrière publique avait été assez honorable, 8issez pure, assez désintéressée, assez dévouée à la cause de la vérité et du bien pour ne pas mériter de toiles attaques ! Mais si nous pouvons nous plaindre des hommes, nous ne devons jamais nous plaindre de Dieu ! Il y a des injustices qui nous atteignent et qui no sont parfois que la juste expiation de ce qui s'est mêlé de faiblesse ou de préoccupations personnelles à nos vœux même les plus méritoires. J'ai peut-être quelquefois été trop fier de certains triomphes, je subis maintenant ce qu'il y a de douloureux dans les attaques imméritées Restons chrétiens toujours, c'est-à-dire inclinés'sous la main tle Dieu, et sans haine contre les hommes. Seulement, je souffre. « — Lettre inédite, du 11 mars 1876.
Il serait absurde que les hommes les plus justement; honorés de chaque commune fussent les seuls qui n'eussent pas le droit de manifester et de répandre leur opinion. Une telle prohibition serait absolument contraire au principe de l'égalité civique (1). »
Pendant que se déroulait cette fière défense,^ Gambetta allait de banc en banc, donnant ses ordres, excitant les tièdes, signifiant de la voix et du geste qu'on eût à invahder l'élection d'Orthez. Un membre du bureau de l'Assemblée donnait naïvement le secret de cette guerre sans merci : « Ce b... là parle très bien. Il serait capable de réussir devant la Chambre. »
La majorité républicaine des 363 envoyés à Versailles le 20 février, voulant assurer, dans la nouvelle Chambre, la prépondérance oratoire de Gambetta, ne pouvait qu'écarter un de ses plus importuns rivaux : par 251 voix contre 191, l'invalidation fut prononcée. Le lendemain, Louis Veuillot écrivait dans V Univers : « Désormais les cléricaux ne seront pas seulement les cathohques, mais les gens qui pourraient croire en Dieu. Qu'il n'y en ait plus. C'est un article de loi à faire : « A partir de ce moment, les gens soupçonnés de croire en Dieu ne seront plus électeurs, ni candidats, ni éligibles. « Quoi de plus simple ? Une, deux, voté ! L'intelligence républicaine n'est certainement pas au-dessous de cette conception. »
Le grand polémiste ne se savait pas, sans doute, aussi bon prophète.
Chesnelong n'était pas pris au dépourvu. Prévoyant son invahdation, il avait dressé à l'avance son nouveau plan de campagne. Quoique incertain du succès d'une seconde bataille, à cause de la puissance et de la rage de l'opposition, il avait résolu de la livrer. C'était, pour lui,
(1) Cité par lo journal Le Pays.