CHAPITRE XVI
affaire de conscience et de courage chrétien. Il écrivait alors à M™^ Chesnelong : « Je suis décidé, l'avis de mes amis réservé, à engager de nouveau le combat. La résolution me coûte ; je ne crois pas au succès. On m'offrait de faire les frais de mon élection ; j'ai refusé. Je ne veux pas être le salarié d'un parti, même du meilleur. Nous jetterons là dix mille francs s'il le faut. C'est pour la cause de Dieu (1). »
Il connut bientôt l'avis de ses amis. Au -lendemain de son invalidation, une lettre lui parvenait, signée de trente-trois noms, parmi lesquels on pouvait relever ceux de MM. Keller, de La Rochefoucauld-Bisaccia, de la Bassetière, de Bélizal, Plichon, de Baudry d'Asson, Le Gonidec de Traissan, etc. Tous le conjuraient d'affronter de nouveau la lutte, quelque ingrates qu'en fussent les conditions. D'innombrables lettres particulières le sollicitaient dans le même sens. L'évêque d'Orléans lui faisait presque un devoir de se porter candidat.
Il affronta donc encore une fois les terribles fatigues d'une campagne.
Tous les amis de Chesnelong essayèrent, par des conférences multipliées, par des articles dans la presse locale et parisienne, de remuer l'opinion en sa faveur. Mais comment les gauches triomphantes n'auraient-elles pas employé contre un catholique homme d'affaires, d'action et de parole, dont la place était faite et l'autorité reconnue, tous les moyens d'intimidation et de duperie ? Chesnelong n'avait-il pas essayé de ramener Henri V, avec son cortège de nobles fainéants, avec son odieux
(1) Lettre inédite, du 2G mars 1876.
attirail de dîmes et de corvées ? N'était-il pas allé à Salzbourg ? Les journaux n'avaient-ils pas raconté le voyage ? Ne l'avait-il pas avoué (1) ? Son concurrent lui-même n'était plus maître des passions de ses agents électoraux.
Comme tous les paysans de France, qu'on leurrait alors des mêmes billevesées, les agriculteurs béarnais prirent peur à l'aspect de ce spectre d'ancien régime ; Chesnelong fut battu à deux cents voix de majorité. — « C'est un malheur affreux », déclara l'évêque d'Orléans, en apprenant les nouvelles d'Orthez. En effet, Chesnelong évincé, c'était la Chambre des Députés privée de son meiïleur orateur cathohque, c'étaient les intérêts religieux dénués, dans cette enceinte, de leur plus ferme appui, puisque Mgr Dupanloup faisait désormais partie du Sénat. On venait, il est vrai, d'élire à Pontivy le fondateur des Cercles catholiques d'ouvriers, le jeune et brillant Albert de Mun ; mais, outre que son élection était contestée, il n'était pas encore prêt à parler sur tous les sujets où Chesnelong avait affirmé sa maîtrise.
L'échec du candidat d'Orthez provoqua une longue plainte dans le camp catholique. Lui, satisfait d'avoir dépensé ses forces et son ardeur pour la cause de l'ordre, jouissait des sympathies de ses amis, et attendait en paix l'heure de Dieu.
Il écrivait alors à l'abbé Barbe, empressé à lui exprimer ses regrets : « Dieu a fait de ma défaite un triomphe. Depuis le 21 mai, ma maison ne désemplit pas, et chaque courrier m'apporte des lettres par masses, si cordiales, si
(1) Un électeur libre-ponseur de l'arrondissoment d'Orthez, écœuré des procédés do la faction jacobine do la région, disait : a Bien que je no partage pas les opinions do M. Chesnelong, je \'otorai pour lui, parce que j'aime encore mieux être noyé dans l'eau bénito que dans le pétrole. "