‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 207 sur 302 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Pour recruter ses comités, il s'adresse aux Comités catholiques, et, naturellement, il en attire l'élite, au grand dépit de certains directeurs de province, qui se plaignent à Chesnelong de voir leur œuvre découronnée.

Celui-ci va-t-il entraver l'action de son frère d'armes, et, par là, diviser les forces qui militent pour l'Église ? Plutôt que de succomber à pareille tentation, le vieil athlète met volontiers sa parole au service de M. de Mun, et nous le voyons, en mars 1871, donner une conférence, à Lisieux, en faveur des cercles catholiques. Ainsi, grâce à la largeur de vues de Chesnelong, l'action du jeune député et celle du sénateur toujours ardent malgré les années vont se soutenir et se compléter.

Quelques semaines avant sa conférence de Lisieux, celui-ci a parlé, au cercle du Luxembourg, en faveur du rôle civilisateur de l'Église. A la même époque, il prépare un voyage dans le midi, et particulièrement à Montpellier, où ]VEV1. de Bonald et de Ginestoux l'appellent pour dissiper les préventions du clergé contre l'apostolat laïque. Mais avant son départ, un incident imprévu l'appelle, pour la première fois, à la tribune du Sénat.

A la suite d'une mission, un calvaire a été érigé sur une place pubhque d'Orthez, malgré les timides réclamations de quelques protestants et la défense du préfet, qui, ayant sm'pris la bonne foi de l'évêque, lui a arraché l'ordre de surseoir momentanément à la cérémonie ; d'où plainte du préfet à Jules Simon, qui vient d'infliger au maire et à l'adjoint d'Orthez, présents à la plantation de croix, une suspense de leurs fonctions.

Chesnelong connaît M. Blanc, son successeur à la mairie d'Orthez ; il le sait trop loyal fonctionnaire pour avoir, de parti pris, bravé les ordres du préfet, et trop bon catholique pour avoir sciemment contrarié

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son évêque ; il sait qu'il a suivi les indications du curé d'Orthez, lequel, un peu témérairement peut-être, a cru pouvoir interpréter, dans le sein d'une tolérance, les instructions de l'Évêché. En conséquence, il demande à poser au ministre une question sur les causes et la durée probable de la peine encourue par son protégé.

Rétablir les faits omis ou dénaturés, plaider la bonne foi du maire et de son adjoint, montrer la déraison de sévérités basées sur de faux récits, et qu'on ne manquerait pas d'attribuer à la passion antireligieuse, tel fut l'objet de la première harangue de Chesnelong devant la haute Assemblée. Sa puissante dialectique parut désarçonner le ministre. Il chercha des faux-fuyants, et se déroba à l'attaque par de vagues réponses ; mais son amour-propre ne pouvait s'avouer publiquement vaincu : la mesure fut maintenue.

Les nécessités de l'action catholique allaient imposer à Chesnelong de plus graves embarras.

Le 12 mars. Pie IX avait protesté, en plein consistoire, contre la loi Mancini, comme attentatrice à la liberté de la parole pontificale. Cette loi spécifiait, en effet, que M les tribunaux pourraient poursuivre la publication des paroles provocatrices contre le gouvernement italien de quelque autorité ecclésiastique et de quelque lieu qu'elles provinssent. » Le vieux pape voyait là une violation de la loi même des garanties. Le cardinal Siméoni, son secrétaire d'État, adressa immédiatement une circulaire aux nonces, et donna à la protestation de Pic IX la forme diplomatique d'une réclamation auprès des puissances. Aussitôt, dans tous les pays, les catholiques s'exaltent ; des pétitions circulent ; les évêques interpellent les gouvernements. En France, l'émotion gagne

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les députés et sénateurs de droite, qui signalent au duc Decazes, ministre des Affaires étrangères, le péril de la situation faite à la papauté. Celui-ci s'en tire par de bonnes paroles.

Le 3 avril doit se tenir, à Paris, sous la présidence de Chesnelong, la grande Assemblée annuelle des Comités catholiques. Le Comité de Paris a été autorisé par arrêté du 4 avril 1874 ; mais, à raison de l'agitation redoutée, le préfet de police, d'après les instructions de Jules Simon, en ordonne la dissolution, et le gouvernementfait savoir à Chesnelong qu'il ne tolérera pas l'Assemblée générale. Celui-ci consulte l'arche vêquer de Paris. La décision est immédiate : au lieu d'une réumon autorisée, on aura une réunion de caractère privé.

Le jour venu, le bruit de l'arrêté préfectoral amène une foule inusitée, et c'est devant un auditoire enthousiasmé et frémissant que Chesnelong prononce le discours attendu.

Il commence par répondre aux reproches qui ont provoqué les sévérités du pouvoir, puis il vise à exalter encore l'ardeur et la fierté de ses troupes. Plus d'un timide s'en va, murmurant à bien des oreilles : « Pourquoi ces bruits de lutte? Pourquoi cet éclat de résistance ? Quand les vents sont contraires, ne serait-il pas mieux de repHer un peu les voiles ? L'importunité de ces protestations n'a d'autre effet que de surexciter, par les ardeurs de la lutte, des passions déjà trop ardentes. Vous aggravez le péril sans diminuer le mal. Vous êtes des imprudents ! » Telle est l'objection des maladroits amis.

Voici la réponse de Chesnelong : « Pour mon compte. Messieurs, je fais grand cas de la vertu de pnidence; c'est une vertu excellente, et elle doit toujours faire partie de l'armure du chrétien... La prudence chrétienne évite les luttes inutiles ; mais elle accepte toutes les

luttes nécessaires, et elle ne va jamais jusqu'à subir l'effacement de la vérité ou l'abandon du devoir. »

Il rappelle les initiatives des bateliers de Judée transformés en apôtres, de saint Grégoire VII aux prises avec les puissances d'Allemagne, de Pie VII acceptant le duel avec Napoléon. Ceux-là furent-ils donc des imprudents ?

« Et notre grand Pie IX, quand sa douleur a éclaté hier encore dans ces magnifiques accents que la terre \aent d'entendre et que le ciel a recueillis, peut-il y avoir un catholique qui n'en ait ressenti une émotion respectueuse et profonde ? Dira-t-on à ce saint Pontife, à cet intrépide défenseur des droits de l'Église, qu'il n'est qu'un imprudent ?

» Non, Messieurs, et laissez-moi au contraire pousser vers lui un cri qui, à cette heure, monte vers mon cœur après avoir traversé les vôtres ; laissez-moi lui dire en votre nom et au mien : « Très saint Père, vos douleurs j) sont nos douleurs. Nous n'avons qu'un cœur et qu'une )j âme pour sympathiser avec vos infortunes. Ceux qui » vous accusent de vouloir armer les bras lorsque vous » faites appel à la dignité des consciences calomnient » la magnanimité de votre grand cœur. Ceux qui nous » reprochent de ne pas songer à la patrie lorsque nous » faisons écho à votre parole calomnient nos senti- )> ments de Français. Nous savons les devoirs qui nous » sont commandés par la situation de notre pays, et » nous les respecterons toujours ; mais nous plaignons » ceux qui, en entendant votre voix, pourraient rester » indifférents au spectacle de ce qu'il y a en ce monde )' de plus grand et de plus beau : la justice aux prises M avec le malheur et supérieure à toutes les épreuves ! »

L'orateur présente ensuite les Comités catholiques comme une œuvre de défense religieuse et de défense sociale. De longs applaudissements le saluent à la

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