CHAPITRE II
liberté, on ne songeait pas assez à élaborer des plans d'études conformes aux vieilles traditions du catholicisme. Faute de temps pour fixer les matières d'enseignement et choisir les méthodes, on copiait trop fidèlement les programmes de l'État.
Avec son parfait bon sens et son attachement à l'Église, Chesnclong remarqua vite cette lacune, et la signala à ses collègues. Non content d'éclairer le Conseil général sur les inconvénients d'une instruction largement répandue sans le contre-poids d'une forte éducation morale, il eut l'idée de signaler le danger par la voie de la presse.
Orthez possédait alors un journal d'informations et d'annonces, de nuance conservatrice et d'allure paisible, qui parfois insérait certaines études doctrinales. Chesnclong n'avait guère le temps d'écrire dans le Mercure (1) ; toutefois la question scolaire lui inspira tiois articles qu'il destinait à ce journal, et que, réflexion faite, sans doute à cause de leur ton un peu austère, il conserva en portefeuille. Le premier contient des réflexions qui ont gardé leur actualité.
« C'est, dit-il, une matière si universellement admise qu'elle ressemble presque à un lieu commun, que l'éducation morale ne doit jamais être séparée do l'instruction. En théorie, ceci est proclamé par tout le monde ; en pratique, très peu savent l'appliquer. C'est à la fois un tort et un malheur. Les développements de l'esprit, surtout lorsqu'ils sont restreints dans l'étroite sphère de connaissances qu'embrasse l'instruction primaire, n'inspirent qu'un orgueil déplacé et ne produisent qu'une confusion déplorable, s'ils ne sont pas contrebalancés par un
(1) Le Mercure fut fondé en 1S37. 11 a gard(5, aussi longtemps qu'il a vécu, son caractère honi^ôte. Après la guerre de 1870, ui\ groupe républicain l'a acheté, et l'a remplacé par im journal qui a suivi le mouvement imprimé par le gou^ ex'nement.
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développement correspondant d'idées et de sentiments moraux.
. » L'instituteur n'est donc pas un maître plus ou moins habile, chargé de donner aux enfants qu'il dirige des notions de lecture, d'écriture et de calcul ; il doit encore considérer dans l'enfant l'homme de l'avenir, et décorer son âme de toutes les vertus personnelles, domestiques et sociales qui le rendront, plus tard, estimable comme homme, recommandable dans sa famille comme père, dévoué à son pays comme citoyen. A ce point de \T.ie, la tâche de l'instituteur s'agrandit, et sa responsabilité s'étend ; il n'exerce plus une industrie privée, il est chargé d'une fonction sociale. Et même, s'il a le sentiment de ses devoirs, il lui sera permis, sans trop d'orgueil, de viser plus haut et d'atteindre plus loin, car l'instituteur, lui aussi, a charge d'âmes, et sa mission s'élève souvent jusqu'à la hauteur d'un sacerdoce.
» Voilà ce qui devrait être ; voici ce qui est — et ici, nous éprouvons le besoin de déclarer que toute application personnelle est éloignée de notre pensée, et que nous professons la plus sincère estime pour tous les instituteurs que nous avons pu particulièrement apprécier. — L'instituteur s'acquitte consciencieusement de sa tâche, en tant qu'elle consiste à faire lire et écrire ses élèves, ou à porter à leur connaissance les éléments de la gi-nmmaire et du calcul. INIais de croyances et de morale, il s'en préoccupe fort peu, de sorte que l'élève sort de ses mains avec une instruction insuffisante et pernicieuse, qui l'exalte dans sa propre opinion, et frappe sa tête de vertige. Un peu moins d'ignorance et beaucoup plus de fatuité, tel est souvent le résultat de ces éducations incomplètes. Bientôt les passions se dévelopjK'ut dans l'âme de Tadolescent. Les scènes diverses et tumultueuses de la vie se déroulent sous son regard étonné ; les plus folles espérances viennent leurrer son imagination, et,