CHAPITRE fl
ne trouvant point dans son cœur de garanties morales contre le dégoût de sa position eb les séductions de sa vanité, il court prendre place parmi les mécontents dangereux ou les aventuriers inoccupés qui, dans leur folle présomption, voudraient rendre la société responsable de leui" mécomptes et de leur désenchantement. Heureusement, ce mal n'est point universel, et nos contrées, pour leur part, n'en ont été que peu infectées. C'est néanmoins une plaie de notre époque ; il importe d'y tenir un regard attentif et d'y porter un prompt remède (1). »
Ces critiques visent, il est vrai, les écoles de l'État autant et plus que les écoles libres ; mais comment nier qu'elles s'appliquent, proportion gardée, au corps entier des instituteurs ?
Ce que Charles Chesnelong exposait, plume en main, avec la fermeté d'un écrivain déjà formé, il le soutenait, au Conseil général, avec une fougue tempérée de politesse, qui donnait à réfléchir à ses adversaires. On se hâta de l'élire secrétaire, et il fut chargé des fonctions de rapporteur dans plusieurs commissions.
Sur toutes les questions on le trouva prêt. Ses rapports et ses procès-verbaux causaient à ses collègues une sorte d'éblouissemenfc. Le vicomte de Gontaut-Biron déclarait qu'un homme d'État surgissait parmi eux, et le préfet des Basses-Pyrénées, ayant à donner lecture d'une pièce émanée du nouveau secrétaire, et où l'on rapportait ses propres paroles, s'interrompait pour dire : « Je me sens devenir éloquent. »
Le gouvernement allait subitement faii'e échec à ces précoces succès. Toute question d'intérêt général ayant été interdite aux assemblées des départements, il ne leur resta
(1) Extrait d'un manuscrit intitulé : Education du ptupk : ir.stnic- Hon primaire, et signé : Un lecteur dti Mercure.
plus que l'étude des affaires, souvent minuscules, de la région : questions d'édilité, de vicinalité ou d'assistance publique Cela prêtait peu à l'éloquence, mais beaucoup à Tobservation pratique des faits et aux patientes combinaisons de chiffres. Notre conseiller général se retrouva homme d'affaires de premier ordre, et lorsqu'il fut question d'étabUr des tracés de voies ferrées ou d'étudier les besoins d'un établissement de charité, nul n'émit d'avis plus autorisés que les siens.
Ses amis suivaient avec une curiosité joyeuse cet épanouissement de ses facultés. L'un d'eux, le voyant à l'œuvre, lui prédit son avenir avec une étonnante sûreté. Il le connaissait, il est vrai, de longue date ; c'était Auguste Champetier de Ribes. Après la lecture d'un rapport de Chesnelong sur un projet de chemin de fer des Basses-PjTénées, il écrit à l'auteur : (( Décidément, mon très cher, te voilà lancé dans la vie publique ! Il faut s'en tenir à sa vocation. J'ai toujours pensé et j'ai dit bien souvent que tu étais né pour cela, et qu'un jour ou l'autre tu y viendrais. T'y voilà maintenant, et je t'en félicite. Conseiller général, tu fais un rapport sur la plus grosse question qui soit à l'ordi-e du jour dans le monde moral, et ton rapport a les honneurs de la session ( 1 ). Tu mets la main aujourd'hui à la question qui intéresse le plus vivement tous les intérêts matériels de notre époque, et tu le fais de façon à y laisser ton empreinte. Hier, l'apôtre d'une idée ; aujourd'hui, l'avocat d'un département ! Comme Dieu se rit de nous cependant, et comme il débrouille, en dépit de nous, le fil de nos destinées ! Il t'avait fait homme de lutte et d'autorité ; il t'avait taillé })Our la vie publique. On a cru lui faire niche en te faisant marchand de drap, et, qui pis est, bourgeois d'Orthez et père d'une nom-
(1) Allusion probable aux travaux do Chesneloug sur l'cnseignegnomont primaire.