CHAPITRE XVIII
prudente et raisonnée de Chesnelong. C'était le pr août 1879. Il fit remarquer d'abord combien ces nouvelles créations seraient onéreuses pour l'État et les départements et combien elles étaient superflues, puisqu'il y avait déjà plus de candidats à la fonction d'instituteur que de postes à pourvoir. Il rappela aussi l'utilité des cours normaux, ordinairement dirigés par des congréganistes. C'en fut assez pour allumer la colère de Jules Ferry. Après avoir pris à son compte la motion Paul Bert : « C'est, dit-il, une question scolaire, une question d'enseignement. Ce n'est pas une question.de parti, de passion, excepté pour ceux qui, comme l'honorable M. Chesnelong, cachent derrière cette question des passions de parti. »
A ces mots, la droite tout entière se lève ; on somme le président de rappeler à l'ordre « l'insulteur », tandis que, en sens inverse, la gauche manifeste bruyamment. Le président tardant à donner satisfaction aux amis de Chesnelong, ceux-ci quittent la salle et se tiennent dans les couloirs, jusqu'à la fin du discours du ministre. Ils rentrent alors pour entendre la réponse de notre sénateur. Celui-ci monte à la tribune au bruit de leurs applaudissements. « J'ai l'honneur, dit-il, de répondre à M. le ministre que je n'ai jamais caché ni mes idées, ni mes sentiments. Quand je suis à cette tribune, je les exprime tels que je les ressens, et je n'éprouve aucun besoin d'en dissimuler quoi que ce soit,
» Je ne suis mû que par deux passions : passion de servir comme je les comprends les intérêts de mon pays, passion de défendre toujours, quand je les vois attaquées, les doctrines religieuses et sociales que je crois profondément attachées à la prospérité et à la grandeur de la France,
» Quand on a ces sentiments dans Fàme, quand on n'en a pas d'autres, quand on est sûr de la sincérité de
ce qu'on pense et de ce qu'on sent, quand on est sûr aussi de son désintéressement, on n'a, monsieur le ministre, rien à cacher, et on ne porte jamais de masque !...
» Je ne le dis pas seulement pour moi. Messieurs, je le dis aussi pour mes amis, pour tous ceux qui sont dévoués à la cause dont je suis le soldat, et, puisque nous sommes sur le terrain des questions d'enseignement, est-ce que par hasard, lorsque nous nous adressons à ce grand public des familles chrétiennes de France, nous leur cachons quelque chose en leur ouvrant nos écoles? Est-ce que, sur la porte de nos écoles, il n'y a pas une croix ? Est-ce qu'elles ne s'appellent pas des écoles clirétiennes ? Est-ce que, en ce qui concerne les congrégations reUgieuses dévouées au service de ces écoles, le pays tout entier ne sait pas ce qu'elles pensent, ce qu'elles veulent, ce qu'elles croient, ce qu'elles enseignent ?
» Savez-vous ce que je voudrais ?... Je voudrais rencontrer la même attitude de sincérité dans les écoles que l'on oppose aux écoles chrétieimes. Je voudrais que, pour ces écoles, il n'y eût ni faux titre, ni fausse enseigne ; je voudrais que, quand l'enseignement y est antichrétien, elles eussent la franchise de s'appeler : écoles antichrétiennes... Eh bien, si, sans déguiser vos doctrines sous des désignations qui en voilent la portée et le but, vous vous adressez à ce grand pubhc des familles françaises qui sont aussi des familles chrétiemies, je ne crains pas de le dire, savez-vous ce qui arrivera ? C'est que nos écoles seront remplies et que les vôtres seront vides !" »
Ce fier langage soulagea la conscience des sénateurs de droite. On acclama chaudement l'orateur, et M. Hervé de Saisy s'écria, en le désignant : « Voilà notre O'Connell ! » (1)
( l ) A roccn.sion de cette cRmpagne, M. Hanotaux rend justice.