CHAPITRE XVIII
primaires d'un enseignement positif, qui soit en dehors des hypothèses métaphysiques et des légendes qui n'ont de valeur que pour les croyants. «
Complice de ce projet d'école athée, Jules Ferry ne veut pas encore l'avouer publiquement. Chesnelong met à nu son h3rpocrisie : « Vous voulez, dit-il, exclure les congrégations religieuses des écoles, c'est la première partie de votre programme ; vous voulez exclure l'enseignement religieux lui-même de ces écoles, c'est la seconde partie de votre plan... Si j'exagère, montez donc à la tribune, monsieur le ministre, et venez déclarer que le projet de loi dont M. Paul Bert a déposé le rapport il y a trois jours n'a pas votre approbation ; que, dans votre pensée, l'enseignement religieux doit toujours être, en France, au nombre des matières d'enseignement obhgatoire. Venez faire cette déclaration à la tribune. Si vous la faites, j'aurai peut-être quelques inquiétudes pour votre stabilité ministérielle, j'honorerai du moins votre courage ; mais vous ne la ferez pas... (1) »
Ces véhémentes sorties, comme les appelait Jules Ferry, diminuaient peu à peu, auprès de la partie saine du Sénat, le crédit du rusé ministre. Le jour vint de se prononcer pour ou contre lui. La discussion sur les projets Ferry, mentionnés plus haut, s'ouvrit le 23 janvier 1880.
On commença par la loi sur le Conseil supérieur et les Conseils académiques. Elle fut adoptée à une faible majorité, malgré un très habile discours du duc de Broglie et une vigoureuse argumentation de Chesnelong en faveur de la présence du clergé dans ces assemblées. Le même jour, le Sénat entreprit de discuter la loi sur
(1) Cité par M. de Marrey. op. cit., t. ITI. p. 600.
la liberté de l'enseignement supérieur. Les orateurs franchement catholiques avaient décidé de s'effacer devant les libéraux qui, comme Jules Simon, tenaient en réserve des arguments plus adaptés à l'état d'esprit de la majorité.
Chesnelong laissa ses amis défendre l'institution des jurys mixtes. Là encore, il fallut subir une défaite. Le sénateur d'Orthez s'était réservé pour la lutte contre l'article 7.
Il s'agissait de préserver de l'ostracisme les meilleurs citoyens du pays. Chesnelong entreprit de montrer combien inique était l'indignité légale dont on prétendait les frapper. « Il y avait déjà dans la loi deux catégories d'indignes : les forçats et les repris de justice. Vous en avez créé une troisième : les religieux non autorisés ! Ainsi, voilà des hommes qui renoncent aux joies de la famille, aux honneurs et aux jouissances de la vie pour se dévouer au service de Dieu, des âmes et de la jeunesse ; qui doublent la puissance de leur dévouement en renonçant à toutes les ambitions humaines : ils sont, selon vous, indignes d'enseigner.
» Voilà des hommes qui cherchent à s'élever par leur âme au-dessus de la nature, au-dessus de ses désirs égoïstes, de ses instincts subalternes et de ses passions mesquines ; esclaves volontaires de la vertu et du devoir, mettant leur joie dans l'immolation et leur force dans le sacrifice, ils sont, selon vous, indignes d'enseigner !
» Ils veulent, ces hommes, par un élan qui étonne notre faiblesse, mais qui de\Tait au moins commander notre respect, se séparer du monde pour le mieux servir selon leur foi et selon leur cœur ; ils sont, selon vous, indignes d'enseigner ! Le père Lacordaire et le père de Ravignan, ces deux grandes illustrations de la chaire française, auraient été des indignes ! Le père Olivaint
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et le père Captier, ces deux grands martyrs de l'Église et de la patrie, auraient été des indignes ! Et le vénérable archevêque de Paris, ce type si parfaitement accompli de la dignité sacerdotale et de la simplicité évangélique, serait un indigne, lui aussi, car il est un Oblat non autorisé ! (1) »
A cette harangue enflammée, Pelletan ne sut répondre que par un pamphlet « contre l'influence occulte des fils de Loyola, » puis la lutte se poursuivit, habile et opiniâtre, entre MIVI. Toucher de Careil, Bertauld, Jules Ferry, de Freycinet, défendant la loi, et MM. de Parieu, Jules Simon, Bérenger et Buffet, qui prétendaient la faire écarter.
Les pathétiques adjurations de Jules Simon en faveur de la liberté avaient fait perdre du terrain à l'article 7. Le dernier coup lui fut porté par M. Dufaure. Après avoir reproché au Sénat ses précédentes concessions, il le supplia de ne pas se faire l'esclave d'une Chambre où dominaient les passions radicales. C'était toucher ses collègues à l'endroit sensible. L'amour-propre aidant, le 9 mars, ils repoussèrent l'article 7, à une majorité de 187 voix contre 103. Mais déjà, pour venger cette défaite et écraser les congrégations, le gouvernement avait décidé de recourir à l'arsenal des « lois existantes. f>
(1) Charles Chesnelong, Discours, p, 489.