CHAPITRE XIX
d'accepter en esprit de respectueuse obéissance le terrain de la déclaration. J'ai dû paraître à beaucoup bien timide, bien prudent et bien résigné (1). »>
Il parut surtout doué d'une admirable foi et d'une souplesse infinie. Un de ses amis béarnais, M. de Laborde- Noguès, lui écrivit alors : k J'avais vu une montagne tomber sur vous, et, quelques jours après, je vous retrouvai debout, montrant les avantages possibles de la mesure qui vous avait consterné, et prenant ce que vous considériez comme une faute pour point de départ de vos nouvelles opérations (2). »
La déclaration fut signée par l'immense majorité des supérieurs d'ordre. Mais que réservait-on en échange ? Une parole de ministre, a Cette parole, disait Chesnelong, ne vaut que ce que valent sa sincérité et son pouvoir ; or, je ne crois ni à l'une ni à l'autre (3). » 11 avait vu juste. Soupçonné par ses collègues du ministère et par la gauche de la Chambre d'avoir voulu sauver les congrégations, M. de Freycinet dut se retirer, le 17 septembre, devant Jules Ferry, qui, en prenant la présidence du Conseil, confia à M. Constans, son collègue des Loges, le soin d'exécuter les religieux.
* * Le nouveau ministre de l'Intérieur, sans tenir compte
(1) Lettre inédite, du 25 septembre 1880, adressée à M""^ de Guérines. — Cette lettre, peut-être à cause des matières délicates qu'elle abordait, ne fut pas envoyée par son auteur. Quelques semaines auparavant, sous la première impression des événements, Chesnelong avait adressé à M. do ^lackau luie appréciation plus sévère encore de la déclaration. Mais, dès ce jour-là, il ajoutait : " Bien qu'il s'eigis-se de choses où les appréciations sont libi-os et ne font pas partie de la foi, nous ne pouvons publiquement rien blâmer, ni rien désavouer. Outre que c'est un devoir de respect, nous devons d'ailleurs reconnaître que, pour ce qui touche l'Église, ses chefs ont, môme dans les (|uestions de conduite, ime grâce d'état que nous n'avons pas. »
(2) Lettre inédite, du 1'^ octobre 1880.
(3) Lettre inédite à ^I. de Mackau, l'"'' septembre 1880.
de la déclaration, rappela à tous les supérieurs l'obligation légale de se conformer au second décret du 29 mars, et, ceux-ci s'obstinant à ne pas demander l'autorisation, le crochetage des couvents commença. Il devait, cette fois, s'étendre à toute la France, et atteindre toutes les maisons d'hommes, sauf un très petit nombre, que l'on consentit à oublier. Les communautés de femmes, dont l'opinion publique n'aurait pas alors supporté la dispersion, furent momentanément respectées. N'osant encore les chasser, le F.*. Brisson, président de la Commission du budget, se chargea de les ruiner par le droit d'accroissement.
Consterné par ces actes de violence, Chesnelong refuse d'abandonner les vaincus. Il faut d'abord les empêcher de mourir sur les chemins de l'exil : il s'associe aux plus généreux chrétiens de France pour organiser le Denier des expulsés. Opprimés par les pouvoirs pubhcs, les rehgieux peuvent encore, malgré la démission de tant de magistrats, recourir à la justice de leur pays. Chesnelong leur procure, par le Comité des jurisconsultes, les conseils utiles à leur cause, et ce n'est qu'en présence des sentences rendues en faveur de l'État, au fameux Tribunal des conflits, par un garde des sceaux à la fois juge et partie, qu'il cesse une lutte désormais inutile (1).
Orateur de l'opposition, adversaire déclaré du ministère en matière religieuse, Chesnelong voit restreindre de plus en plus l'efficacité de son action publique.
Vaincu à l'avance par une majorité hostile au catholicisme, il parlera néanmoins, devant le Sénat, sans
( 1 ) Lorsque les tribiuiaux ordinaires se déclaraient compétents — et c'était le ca.M ordinaire, — le gouvernement évoquait l'affaire devant le Tribunal dos conflits, présidé par M. Cazot, mijiistre de la Justice et ennemi déclaré des congrégations. Les décisions de ce tribunal furent, sans exception, défavorables aux religieux.