CHAPITRE XIX
la plainte solitaire, le grondement de l'âme agitée par des sentiments contraires, toute la gamme, en un mot, des émotions humaines, éclatait dans des morceaux d'ensemble, où tous les sentiments s'unissaient sans se confondre. On recevait de cet ensemble une impression de foi, de tristesse, de repentir, de consolation que je n'ai jamais éprouvée à ce degré, et qu'il me serait impossible de décrire. C'était admirablement beau (1) ! »
Le lendemain, assistance à la messe du pape et communion de sa main, puis, le soir, audience privée de Léon XIII.
Le Saint- Père garda cinq quarts d'heure le sénateur catholique. Celui-ci écrivit à M^"^ Chesnelong, en quit tant le Vatican : « Il a été pour moi excellent, très cordial et très paternel ; il e.st entré dans les considérations les plus hautes; il m'a parlé avec une confiance qui m'a pénétré et touché : grand, utile et fort intéressant entretien. Je n'en dis rien, n'ayant pas confiance en la poste. Qu'il te suffise de savoir que j'en suis sorti affermi, encouragé, béni, approuvé en tout et pour tout (2). »
Chesnelong avait, sans doute, exposé à Léon XII [ son plan d'union électorale sur le terrain catholique, plan dont la base devait être V Union conservatrice qu'il méditait d'établir, entre royalistes et impérialistes, en dehors de toute préoccupation politique. Fort de l'assentiment du pape, il rentra en France, décidé à poursuivre dans ce sens ses efforts et ses travaux.
Au reste, il y avait, pour le moment, besogne plus urgente que la préparation des élections. Les créateurs de l'école athée étaient pressés d'aboutir. Dès le 24 décembre 1880, Jules Ferry et Paul Bert avaient fait voter la laïcité et l'obligation de l'enseignement, malgré
(1) Lettre inédite à M>ne Chesnelong, Vendredi-Saint 1881.
(2) Id., mômo date.
les éloquentes protestations de ^Igr Freppel et de M. KeUer. L'heure était venue pour le Sénat d'aborder cette grave question. Il s'en occupa du 3 au 14 juin 1881.
MM. Chesnelong, Jouin et le duc de Broglie devaient combattre les projets Ferry. Le premier fut très pathétique et très applaudi, en répondant à cette objection des partisans de la loi : « Après tout, les cathohques pourront créer des écoles Ubres, si les écoles publiques ne les satisfont pas. )) — « L'instruction dans les écoles libres, Messieurs, s'écria Chesnelong, c'est bon pour les villes, tant qu'elles pourront les garder ; mais dans les campagnes, pour les garçons du moins, il y a infiniment peu d'écoles libres... Ce que vous voulez, c'est nous arracher l'âme de nos enfants, afin de les arracher à la religion... Ce qu'il y a au fond de votre loi, c'est l'obligation pour le père de famille, sous peine de se voir stigmatiser comme un père oubUeux de ses devoirs, sous peine de l'amende, sous peine de la prison, d'obliger son fils à recevoir un enseignement antichrétien. Eh bien ! je vous adjure comme chrétien, au nom de la foi de mon pays ; je vous adjure aussi comme citoyen, au nom des. intérêts de la société ; enfin je vous adjure comme père de famille, au nom des droits des familles pauvres, de réfléchir à la gravité considérable, à l'immense portée, à l'iniquité profonde de votre projet (1). »
De tels accents firent impression, si bien que le Sénat finit par accepter, après de longs débats, l'amendement Jules Simon, qui faisait inscrire dans la loi scolaire les devoirs envers Dieu et envers la patrie. C'en était assez pour exciter la fureur des sectaires. Ils décidèrent de poser de nouveau la question devant la future Chambre.
(1) Di.scours du 3 juin 1881. — Oyiciel, 4 juin.