CHAPITRE XX
ne laisse jamais passer sans attendrissement et sans actions de grâces, c'est l'anniversaire de son mariage.
En 1884, il n'était pas auprès des siens, lorsque revint la journée d'ordinaire fêtée au foyer. Seul, après avoir communié, il se remit en mémoire les grandes joies de sa vie familiale, et, s 'enivrant du souvenir des bénédictions divines, il voulut associer à son hosannah celle qui en était le principal objet. La lettre qu'il adressa à sa femme, le 23 octobre, est peut-être, dans sa familière simplicité, un des hymnes les plus émouvants qui aient été écrits à la louange du mariage chrétien.
(( Chère bien-aimée, demain, il y aura quarante ans, presque un demi-siècle ! Je m'en souviens pourtant ; je revois tout, je nous revois, unissant nos deux vies sous l'œil de Dieu. » Et il passe en revue, avec une complaisance souriante, les grands événements de leur carrière, puis il ajoute : « Pendant que notre famille s'est ainsi accrue et développée selon le vœu de notre cœur, mon existence a été jetée à travers des vicissitudes où rien ne m'a manqué, ni l'imprévu des situations, ni les amertumes de luttes pénibles, ni la douleur d'épreuves poignantes et inattendues, ni les satisfactions, souvent âpres, souvent douces aussi, du devoir accompli, ni les attaques imméritées, ni non plus les triomphes retentissants, et où j'ai eu le bonheur de recueillir souvent ces récompenses dont on peut jouir sans vain orgueil, parce qu "elles ont leur source dans les efforts d'un dévouement désintéressé, et qu'elles profitent aux bonnes causes.
» Et dans ces joies de la vie privée, dans ces émotions si diverses de la vie publique, tu as été toujours là, à côté de moi, chère bonne amie, ferme, douce, aimante, dévouée, me soutenant dans mes tristesses, t "associant à mes succès, jamais enivrée, jamais découragée, acceptant toutes choses avec une dignité soumise et simple ;
tu as été ma force, ma tendresse, ma seconde conscience, un cœur identifié à mon cœur, mon rayon et mon asile : un rayon qui reflétait toutes mes joies, un asile où je me réfugiais dans mes mécomptes ; toute mienne comme j'étais tout tien, une vie en deux vies, une âme en deux âmes. Ensemble nous avons été heureux ; ensemble nous avons souffert, et ce m'est une douceur très grande de me rappeler ces quarante années sans rien oublier, et sans trouver un jour, un seul jour, où tu n'aies pas été mon bon ange gardien.
» Demain donc, le cher abbé dira la messe pour nous à sept heures trois quarts, et, en remerciant le bon Dieu de tous les biens qu'il m'a faits par toi, je lui demanderai de bénir notre vieillesse comme il a béni notre vie, de nous conserver l'un à l'autre, de nous épargner les épreuves, si c'est un effet de sa bonté, de nous donner la force de les supporter chrétiennement, si sa justice nous les impose. Pourvu que nous soyons ensemble, cœur contre cœur, pour les recevoir si elles arrivent, il me semble que je trouverai toujours un soutien qui m'empêche de fléchir (1). »
Quarante ans de mariage supposent une vie déclinante, sinon une vieillesse avancée. Avec la jeunesse de cœur, qui éclate dans les pages précédentes, Chesnelong avait conservé une vigueur physique que la lutte semblait entretenir. Non content d'opposer aux mauvaises lois récemment votées les nouvelles institutions dont il était l'âme, il préparait ardemment les élections de 1885. L'heure semblait venue, pour les conservateurs, de livrer à la République un suprême assaut. Les querelles entre opportunistes et radicaux, le rétablissement du scrutin
(1) Lettre inédit«>.