CHAPITRE XX
écoles publiques de tout ordre, l'enseignement sera exclusivement confié à un personnel laïque ; » tous les maîtres et toutes les maîtresses congréganistes seront exclus de l'enseignement, les premiers dans un espace de cinq ans, les autres, à cause du défaut de personnel laïque, sans détermination de temps. Que le Sénat sanctionne cette œuvre de haine, c'est le retour, dans les diverses maisonsmères, de malheureux sans travail et sans pain ; c'est, pour beaucoup d'entre eux, l'inaction, la gêne, peut-être la défection ; c'est, pour les familles, la disparition de la plus sûre garantie ; pour les enfants, la privation des dévouements les plus appréciés.
Il s'agissait d'une bataille suprême. Chesnelong s'y jeta à corps perdu. Il avait affaire à un rude adversaire. Petit, tranchant, mais doué d'une parole aisée et sûre qui maniait l'argument comme une arme de précision, René Goblet défendit sa loi avec une rare ténacité.
Secondé par MM. Buffet et Delsol, Chesnelong reprit le thème qu'il avait naguère développé à propos de l'article 7 ; il montra qu'on n'avait pas le droit d'exclure des fonctions publiques toute une catégorie de Français remplissant les conditions d'âge, de moraUté et d'aptitude exigées par la loi. Il montra l'odieux de la mesure qui interdit l'enseignement public aux religieux comme aux repris de justice. Il insista sur le mépris des principes mêmes de 1789, d'après lesquels nul ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses, et les emplois publics doivent être également accessibles à tous les citoyens. Il fit ressoriir enfin l'immense danger des écoles sans Dieu : u Le jour où vous aurez formé des générations qui ne croient plus en Dieu, s'écria-t-il, et qui ne croient qu'à la matière et à ses forces, ce jour-là, vous aurez ébranlé la clef de voûte de la société. »
« — Nous voulons la neutralité, déclare Goblet, et
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nous ne croyons pas que les congréganistes puissent être neutres, à cause des liens qui les enchaînent.
— Est-ce que les laïques le seront davantage ? » lui crie Chesnelong.
Le ministre ne répond pas. Il se borne à inviter les catholiques à multipHer, selon leur gré, les écoles libres. D'ailleurs, la majorité maçonnique a son siège fait. Malgré un émouvant discours de Jules Simon, qui reprend la thèse de son collègue, elle adopte l'article 12 de la loi, qui laïcise le personnel. Avant le vote d'ensemble, Chesnelong fait des efforts désespérés. Il a préparé de très nombreux amendements, qui ont été distribués à l'avance à ses collègues. Il en soutient cinq pour son compte. Vaines tentatives ! Le 30 mars 1886. la loi est adoptée, dans son ensemble, par 171 voix contre 100. Toutefois, le Sénat ayant apporté quelques modifications au projet, la loi est renvoyée devant la Chambre, qui, après une dernière et ardente discussion, la votera définitivement le 30 octobre.
Pour Chesnelong, c'était une défaite, mais glorieuse à l'envi d'un triomphe. Dans ce corps à corps dont l'âme des enfants était l'enjeu, il avait atteint parfois les sommets de l'éloquence. Après chacun de ses discours, des sénateurs d'extrême gauche venaient lui tendre la main, avec d'enthousiastes exclamations. Il entendait des athées, comme Schœlcher, lui dire : « Quand parlerez-vous ? J'ai, malgré tout, grand plaisir à vous entendre. Vous êtes le plus éloquent parmi les éloquents (1). »
Certains témoignages lui allaient plus directement au cœur. Un homme qui, dans un accès de sincérité que nous avons raconté, lui avait dévoilé sa conscience, mais qui, depuis lors, avait repris et gardé son attitude d'adversaire, Barthélemy-Saint-Hilaire, une fois de plus
(1) D'après une lettre inédite, du 14 mars !88G.