CHAPITRE XX
conquis, le portait aux nues : « Quels dons Dieu vous a faits ! Vous êtes l'éloquence même ! Heureusement, vous n'êtes pas homme à vous laisser griser. Vous savez unir la modestie à la puissance d'un talent hors ligne. Vous devez bien remercier la Providence (1). »
Ceux qui parlaient ainsi ignoraient les émotions d'où jaillissait parfois cette éloquence. Le 2 février, Chesnelong, énumérant les mérites des ordres religieux menacés dans leur liberté d'enseigner, avait rendu hommage à la congrégation qui venait d'accueillir sa fiJle. Il écrivait le lendemain : « Quand j'ai eu à parler des sœurs de Charité, j'ai craint un instant d'être suffoqué par l'émotion ; je me suis raidi et j'ai fait bonne contenance ; le sanglot est resté dans le cœur (2). »
Mais à quoi bon ces triomphes de la parole, alors que la loi de laïcisation, à peine votée, est appliquée avec une rigueur implacable, alors que sept à huit cents écoles sont laïcisées par an, parfois un mois seulement avant la rentrée des classes, pour empêcher la fondation d'écoles libres (3) ? C'est par l'action, une action énergique et intense, qu'il s'agit de résister à de pareilles mesures. Chesnelong en prend vite son parti. On expulse religieux et religieuses des écoles communales ; de nouvelles écoles vont s'élever pour les recevoir. On chasse le crucifix des écoles publiques. Eh bien ! il faudra le porter, triomphant et adoré, dans l'école hbre qu'on aura fait surgir.
La tâche est lourde et pleine de périls. Il s'agit de trouver, du jour au lendemain, des salles de classe, de les
(1) D'après* une lettre inédite du 26 février 1886.
(2) Lettre inédite, du 2 février 1881, à M°»e Chesnelong.
(3) Par exemple dans le diocèse de Rennes, septembre 1890.
CHESXELOXG
aménager, de les faire approuver par les autorités académiques ; il s'agit de trouver des instituteurs brevetés et en règle avec la loi sur le recrutement, car, en cessant d'être instituteurs publics, les Frères ont été astreints au service militaire ; il faut recruter des ressources pour faire vivre ces instituteurs et procurer aux élèves une gratuité relative. La Société d'Éducation et d'Enseignement ne recule pas devant l'immense labeur. Sous l'impulsion de MM. Chesnelong et Keller, elle multiplie les encouragements et les conseils ; mais, de plus, elle se fait quêteuse, elle sollicite et recueille des fonds pour aider les pauvres curés qui, en vue d'une création d'école libre, se privent du nécessaire. Malgré les difficultés de toutes sortes suscitées par l'administration académique, les maisons s'élèvent, les maîtres se dévouent, les élèves affluent. On a calculé qu'en dix- huit ans, de 1880 à 1898, 7.154 écoles élémentaires et 1.557 écoles maternelles ont été ouvertes par les catholiques. Ces écoles ont renfermé 1.500.000 enfants, tandis que l'État, avec ses lois scolaires et ses millions, n'augmentait sa chentèle que de 40.000 élèves (1). La Providence a béni la Société d'Éducation et le zèle de ses deux chefs.
Pendant que les catholiques relèvent à grand peine de telles ruines, la Répubhque semble, elle aussi, travaillée de ferments mortels. Les scandales de l'affaire Wilson déconsidèrent le régime, et suscitent l'aventure du boulangisme.
Loin de regarder comme un sauveur ce bravache sans principes et sans mœurs qu'applaudissaient alors nombre de conservateurs, Chesnelong le considérait comme un « danger international, » et voyait avec peine
(1) Cf R. p. Lecanuet, op. cit., t. II, p. 334, et notre ouvrage intitulé : Le, Frère Cyprien, p. 340 et suiv. — Paris, de Gigord.