CHAPITRE XXI
et religieuse. Il ne croyait point d'ailleurs, que le cardinal Lavigerie eût exprimé la pensée du Pape. Lorsqu'il vit les premiers évéques, Mgr Ardin et Mgr Fuzet, faire des avances au gouvernement, il en éprouva un douloureux étonnement ; mais un acte de son propre évêque le peina plus encore.
Après les élections, Mgr Jauffret, évêque de Bayonne, avait déplacé, à la demande du ministre des Cultes, quelques-uns de ses prêtres censés coupables d'avoir influé sur les résultats du scrutin. L'un d'eux, l'abbé Diharassary, en appela de cette mesure à la sentence du pape, et Chesnelong, convaincu de la correction de son attitude, fit parvenir à Rome un mémoire en sa faveur.
La cause était bonne ; le plaidoyer vigoureux. Quelques semaines après, les prêtres frappés reçurent du Saint-Siège des distinctions honorifiques.
Cependant le cardinal se disait certain de n'être désavoué par aucune voix autorisée. Des prélats éminents, comme Mgr Isoard, évêque d'Annecy, avaient écrit dans le sens du toast. Cbesnelong était inquiet. Faisant allusion au discours d'Alger, il écrivait : « Si c'est une saillie du cardinal, qui est coutumier des hardiesses à effet, c'est déjà grave et profondément regrettable. J'en suis absolument navré. Si le mot d'ordre a été pris à Rome... mais je ne m'arrête pas à cette pensée (1). »
Deux mois plus tard, il fallait se rendre à l'évidence ; dans un bref adressé, le 9 février 1891, à Mgr Lavigerie, Léon XllI disait expressément : « Tout ce qu'a fait votre Éminence répond parfaitement aux besoins des temps, à notre attente et aux autres marques de particulier dévouement que nous avions reçues de vous?. »
C'était bien le pape, cette fois, qui demandait aux
(1) Lettre inédite à MP'SI Qljieian^^long, 15 novembre 185)0.
catholiques de cesser, envers le gouvernement républicain, toute opposition de parti pris, afin d'ôter tout prétexte aux suspicions qui les paralysaient, et de se ménager ainsi l'accès aux fonctions publiques et la possibilité d'améliorer les lois.
Mais, pour se rallier à la République, les catholiques devaient-ils renoncer à leurs préférences politiques, sacrifier leurs convictions, leurs traditions de fidélité et de dévouement, ce qui leur paraissait le droit et l'intérêt supérieur du pays ? Telle n'était pas, selon un grand nombre d'évêques, la pensée de Léon XIII. A les entendre, le pape demandait simplement de placer les intérêts monarchiques au second rang, de les subordonner aux intérêts religieux et de consacrer tous leurs efforts, sur le terrain légal, à défendre la foi menacée par les sectaires.
Si telle était, en effet, l'attitude commandée par Rome, elle ne différait guère de celle de V Union conservatrice ; rien n'empêchait Chesnelong de l'adopter. IJ' Union conservatrice avait eu pour président ]\I. de Mackau, qui, las des insuccès multipliés de ses collègues, semblait incliner vers le ralliement pur et simple à la Répubhque. Chesnelong, ne voulant pas le suivre jusque là, se demanda s'il n'y avait pas lieu de substituer à ce groupe un peu usé et découragé une association plus large encore, plus ouverte à tous les honnêtes gens, dont le principal but serait de faire rapporter les lois persécutrices. (1)
Il correspondait depuis longtemps avec Mgr Turinaz, évêque de Nancy, qui préconisait alors l'union des catholiques pour la défense des intérêts religieux, sous la direction des évêques et en dehors des partis politiques.
{ 1 ) L' Union conservatrice n'avait groupé, .sur le terrain religieux, que les royalistes et les bonapartistes. Cliesnelong songeait à leur adjoindre les républicauis catholiques, dont le nombre croissait pou à peu.