CHAPITRE XXI
son ensemble, elle ne pouvait que ralentir la marche vers le ralliement. De nouveau, Léon XIII crut devoir élever la voix.
Le 16 février paraissait l'Encyclique Inter multiplices sollicitudines. Le pape y posait la distinction capitale entre la constitution et la législation d'un peuple. S'il admettait qu'en France, depuis plusieurs années, divers actes importants de la législation eussent procédé de tendances irréligieuses, il n'en maintenait pas moins que, la République étant le gouvernement actuel de leur nation, les Français devaient s'abstenir, à son égard, de toute opposition systématique, et s'unir seulement pour obtenir, par tous les moyens honnêtes et légaux, la liberté des consciences. Impossible, cette fois, de s'y méprendre : c'est par la réunion sur le terrain des institutions existantes que le pape espérait et voulait faire l'apaisement.
En présence de cette résolution, qui paraissait inflexible, MM. de Mun, Eugène Veuillot, de Roquefeuil et Thellier de Poncheville quittèrent V Union de la France chrétienne. Déjà, quelques mois auparavant, la création de V Association catholique française, fondée par M. Jules Bonjean pour la propagation des doctrines religieuses et sociales de Léon XIII, et l'appui donné à cette ligue par Mgr Ferrata, avaient provoqué dans le groupe quelques défections.
Néanmoins on travaillait avec courage, sous la protection discrète mais toujours dévouée du cardinal Richard.
En décembre 1891, le Congrès des catholiques du Nord avait chaudement manifesté en faveur de V Union; on enregistrait, chaque mois, quelques nouvelles adhésions d'évêques. D'autre part, Mgr Turinaz, sans faire partie expressément du groupe, préconisait toujours une union de l'épiscopat sur le seul terrain religieux, au-dessus de toutes les divisions politiques ; c'était un auxiliaire
précieux. Enfin on comptait sur l'enthousiasme du Congrès général des catholiques pour raviver le zèle des adhérents.
Chesnelong et Keller étaient toujours l'âme de l'association, qui comptait, parmi ses membres les plus actifs, i\IM. Bufifet et Lucien Brun. Quoique de caractère fort différent, Chesnelong et son vice-président travaillaient ensemble, ou communiquaient par de fréquentes lettres, qui augmentaient leur intimité. Tout d'une pièce, d'allures et de tendances militaires, trop perspicace pour n'être pas un peu sévère pour les hommes, Keller opposait, de prime abord, la raideur de ses jugements aux appréciations obstinément bienveillantes de son ami ; mais le contact de cette bonté sans trêve, le spectacle de cette indulgence raisonnée et clairvoyante le gagnaient bientôt lui-même aux idées de mansuétude ; il se cabrait d'abord, puis admirait, et finissait par se rendre.
Les évêques avaient adhéré à l'Encyclique du 16 février ; mais Léon XIII n'ignorait pas quelles discussions elle avait soulevées. Par une nouvelle lettre adressée, le 3 mai, aux cardinaux français, il insista sur la nécessité « d'accepter, sans arrière-pensée, avec cette loyauté parfaite qui convient au chrétien, le pouvoir civil dans la forme où, de fait, il existait. » C'était, pour Chesnelong et ses amis, une nouvelle menace.
Celui-ci ne s'illusionnait pas. Dès le 11 février, il avait écrit à M. Keller : « Si V Union de la France chrétienne doit mettre dans son programme, et comme une de ses conditions, l'acceptation résolue, franche et loyale de la Répubhque, laquelle imphquerait, d'une part, l'abdication et le désaveu de nos convictions et de nos préférences monarchiques, d'autre part, et par une conséquence forcée, l'exclusion de l'union de tous les catholiques qui ne croiraient par devoir adhérer à la République, nous ne saurions, n'est-ce