‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 259 sur 302 · CHAPITRE XXT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXT

nelong parcourut ces lignes la mort dans l'âme ; il les fit lire à Keller, puis se rendit à la salle du Congrès. Il no voulait laisser à personne le soin de communiquer à l'assistance l'arrêt qui le frappait. Debout, il lut la dépêche de sa voix la plus claire, la plus ferme, puis se rassit, sans un commentaire, sans un mot, au milieu d'un silence de mort (1). En sortant, il aborda, les larmes aux yeux, un de ses vieux amis, M. Merveilleux du Vignaux : « Voyez, dit-il, comme je soufiFre. Deux fois désavoué : par le roi et par le pape ! »

Le lendemain, de concert avec les membres influents du Comité, il rédigea et adressa aux principaux correspondants de l'Union la dépêche suivante : « Ij' Union de la France chrétienne s'était fondée sur un terrain de neutralité politique, pour grouper autour de la défense religieuse le concours des chrétiens et de tous les honnêtes gens, quelles que fussent leurs opinions. Ce terrain de neutralité ne paraissant plus répondre aux désirs exprimés par le Saint-Père, le Comité de l'Union, dont la défense rehgieuse était l'unique objet, croit remplir un devoir en se séparant. » Immédiatement après, le vingt-unième Congrès général des catholiques se dispersa.

La blessure resta longtemps saignante au cœui* de Chesnelong. Persuadé que la RépubHque ne donnerait à la France, ni un rang honorable en Europe, ni la prospérité financière, ni surtout la paix rehgieuse ; voyant s'accomplir l'une après l'autre les sinistres prédictions que lui avaient inspirées les doctrines et les actes des

( 1 ) Ces détails m'ont été obligeamment communiqués ptu: un «mcien membre du Comité ontliolique, qui assistait à l'Asseniblée, M. René r.avollée.

gouvernants, il lui eût été trop dur de faire publiquement sa paix, sans compensation et sur de simples espérances, avec un ennemi qui ne désarmait pas. Le coup était d'autant plus douloureux, que, jusqu'au toast d'Alger, il avait cru être en parfaite communion d'idées et de tactique avec Léon XIII.

Toutefois pas un instant la moindre tentation de révolte n'effleura son âme. Quelques semaines après ces événements, ayant dit à un de ses meilleurs amis, le comte Desbassayns de Richemont, sa pensée intime sur l'Union récemment dissoute et la politique du ralliement, il ajoutait : « Vous savez bien que je suis vis-à-vis du pape un fils docile et attristé, et qu'il n'y a pas en moi un atome de désobéissance. Les réserves silencieuses de la conscience et de l'honneur sur les questions où la foi n'est pas engagée sont encore des affirmations de respect, et ces réserves, quand on les exprime à un ami, n'atténuent pas, en s'épanchant, le respect qui les domine et les limite. Je disais au cardinal Richard, en lui remettant le mandat que nous tenions de lui : « Éminence, nous nous retirons dans notre soumission, notre respect, notre impuissance et notre douleur. )) Ces quatre mots vous disent mon état d'âme (1). »

Cet état d'âme était d'autant plus pénible, qu'une presse inconsidérée n'épargnait à Chesnelong, ni les commentaires désobhgeants, ni les perfides insinuations. Il eut à se défendre, en particulier, contre les récits fantaisistes du Figaro. Mais ses amis veillaient. Jamais il ne reçut de plus émouvants témoignages de sympathie.

(1) Lettre inédite, du 31 avril 1892. — Cette lettre, que nous no pouvons citer ici en entier, à cause de sa longueur, contient la pensée exacte de Chesnelong sur V Union de la Franc chrétienne. On y trouvera dos vues intéressantes et très personnelles sur le rallioment. A titre purement documentaire, nous la donnons à la fin du volume — Voir Appendice 1X1 .

«MAl'ITRE XXI 557

Après le cardinal Richard, qui lui exprime « toute sa respectueuse affection, dans la douloureuse épreuve qu'il traverse » ; après le cardinal Langénieux, qui « admire son courage et sa force à endurer l'adversité; » apràs MM. Carron, de Carné, d'Auray, Ancel, Amédée de Margerie, qui tous s'appliquent, avec une infinie délicatesse, à adoucir la plaie, sa vieille amie de vingt-cinq ans, M^'^ de Guérines, lui écrit du fond de l'Auvergne : « Vous subissez l'épreuve suprême à laquelle Dieu soumet presque toujours les grands serviteurs de son Église. Vous passez par les flammes qui trempent et affinent le dévouement, et cela' vous était dû. »

Mais c'est le guide de conscience habituel de Chesnelong, le grave et saint Père Matignon, qui lui apporte le réconfort décisif. « Il est des épreuves, écrit-il, que Dieu réserve à ses meilleurs serviteurs, comme la récompense la plus souhaitable de leurs travaux et de leurs dévouements. Les hommes s'en étonnent ; ils ne peuvent comprendre comment, après s'être tant dépensé au service de l'ÉgUse et de la cause de Dieu, on se trouve parfois dans une impossibihté d'agir inexplicable, parce que ce ne sont pas les adversaires qui l'ont créée. Le chrétien trempé comme vous l'êtes ne se laisse point décourager par ces péripéties. S'il le faut, il s'efface un instant, mais avec la résolution de reparaître au premier appel. Si l'arme avec laquelle il combattait s'est brisée entre ses mains, il saura bien en trouver une autre, et, quand la division qu'il commandait sera dispersée, il ne tardera pas à la rallier sur un autre terrain...

))Pour le moment, nous ne pouvons nous le dissimuler, le désarroi est complet, l'orientation manque, et beaucoup ne voient plus ce qu'ils ont à faire. J'ai la confiance que ce n'est là qu'un désordre passager. La lumière se fera, la panique s'apaisera, et chacun, en cherchant à regagner son drapeau, ne manquera pas de reconnaître

ses chefs. Aussi est-il important que ceux-ci demeurent à leur poste (1). »

Chesnelong n'avait jamais songé à fuir la lutte. La tribune du Sénat lui ménageait encore plus d'une occasion de servir l'Église; la Société d'Éducation et d'Enseignement, nécessaire désormais au développement des écoles libres, avait besoin de lui : autant de champs d'action qui lui restaient ouverts.

Les Comités cathoHques de province n'avaient pas disparu ; mais, leur congrès annuel étant supprimé, restait-il possible de les diriger avec suite et cohésion ? Et, si l'on ne pouvait leur donner désormais l'impulsion vitale, n'était-il pas sage de les dissoudre ? Chesnelong avait besoin de connaître, à cet égard, la pensée de Rome. D'ailleurs, il sentait bien qu'il n'aurait jamais assez de cœur à la besogne, aussi longtemps que, par une parole paternelle, Léon XIII ne lui aurait pas rendu la confiance et l'entrain.

Le cardinal Richard comprenait, lui aussi, que le bon soldat, un instant décontenancé, avait besoin d'un geste de sympathie, d'un encouragement de son chef. A son premier voyage à Rome, il le demanda au Souverain Pontife, et fut assez heureux pour l'obtenir. Aussitôt après sa première audience, il écrivit à Chesnelong:

« J'ai mis aux pieds du Saint-Père l'hommage de votre fihale vénération et soumission. Léon XIII comprend la délicatesse des souvenirs et des sentiments qui vous ont arrêté et empêché d'entrer activement dans la ligne de conduite tracée par lui aux catholiques de Fi'ance, sans que vous voulussiez toutefois faire acte d'opposition. Il n'oubhe pas votre dévouement à la cause de l'Église, et m'a autorisé à vous dire qu'il vous conservait son affection : « J'aime Chesnelong comme de Mun », a-t-il ajouté.

(1) Lettre inédite, (Ui 30 mai 1892.

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