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ÉLECTION AU CORPS LÉGISLATIF. — INITIATION A LA VIE PARLEMENTAIRE

Malgré le vide fait à son foyer, la vie de famille était douce à Charles Chesnelong.

Près de son vieux père, dont il était l'orgueil, entouré de sa femme et de ses six enfants, il goûtait, le soir, parmi les caresses des siens, un repos que son âme expansive lui rendait plus aimable et plus bienfaisant. En dehors du foyer, des amitiés se formaient; qui préparaient pour l'avenir de soUdes appuis.

On connaît déjà son intimité avec Auguste Champetier de Ribes. Elle se fortifiait chaque jour par un échange de lettres où la verve spirituelle relève les plus cordiales effusions. Avocat très apprécié au barreau de Paris, père, lui aussi, d'une nombreuse famille, M. de Ribes était vraiment digne de Charles Chesnelong. « Droiture de sentiments, noblesse d'àme, richesse d'imagination, amour du bien et du beau, im enthousiasme un peu optimiste peut-être avec une raison forte et saine ; au service de tout cela, une parole pleine d'éclat, exquise d'honnêteté et de sensibilité, débordante de poésie, tous ces dons lui avaient été

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départis avec prodigalité, et il y ajoutait des croyances sincères, de grandes vertus domestiques et une rare bonté (1). »

Charles Chesnelong se rendait, chaque hiver, à Paris pour ses affaires commerciales, et c'étaient alors, plusieurs jours durant, des rappels de chers souvenirs, des confidences de joies récentes, surtout des encouragements à porter vaillamment les charges de la famille et de la profession. Nous retrouverons Auguste Champetier de Ribes à toutes les heures marquantes de la vie de Chesnelong ; la mort seule brisera leur amitié d'un demi-siècle.

Une autre liaison aussi confiante, quoique faite, en partie de vénération, devait rapprocher le futur homme d'État d'un piètre avantageusement connu par sa science théologique et son talent de prédicateur.

Chesnelong exerçait depuis peu ses fonctions de maire, lorsque l'abbé Barbe fut appelé à Orthez pour y prêcher un carême. Ancien membre de la société du Calvaire, à Toulouse, il arrivait en Béarn, l'âme endolorie par certaines injustices, mais d'autant plus inclinée à glorifier avec une ardente conviction le Dieu qui ne trompe pas. Il attira à l'éghse d"Orthez toute la population catholique, et Chesnelong ne fut pas le dernier à admirer cette parole à la fois doctrinale et pénétrante, qui savait tourner les regards les moins dociles vers les choses de l'autre vie. On invita l'abbé Barbe à la table du maire, et, le trouvant causeur aussi aimable qu'orateur attrayant, on lui fit fête, en attendant qu'on lui confiât sa conscience.

De son côté, charmé de voir Chesnelong le premier au sermon comme à la table sainte, comblé d'attentions par une famille dont il admirait l'esprit clirétien, le

(1) Ch. Chesnelong. Mémoires inédits, t. I. p. 2(t.

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prédicateur oublia ses récents chagrins ; il quitta Orthcz tout dévoué à ses nouveaux amis. C'était pour Chesnelong une conquête du plus haut prix ; il avait trouvé non seulement une âme sympathique et vraiment fraternelle, mais un conseiller toujours apte à le guider dans l'étude des questions religieuses, et à garantir, au besoin, l'orthodoxie de sa parole publique.

L'abbé Barbe avait sa résidence habituelle à Toulouse, mais ses courses de missionnaire l'avaient plus d'une fois appelé à Clermont-Ferrand. Là, une demoiselle de noble maison et d'une rare culture littéraire était venue à lui, attirée par la sûreté de son commerce et le sérieux de sa direction.

Fervente admiratrice de Mgr Dupanloup, qui T honorait de son estime, et avait fait admettre quelques-uns de ses articles au Correspondant (1), M*'^ Louise deGuérines tranchait sur les écrivains de son sexe par une remarquable aptitude aux idées générales, mais gardait, au profit de ses amis, toute la puissance de dévouement de la femme. Témoin de son enthousiasme pour les nobles âmes, l'abbé Barbe lui ménagea une entrevue avec Chesnelong. Elle fut conquise sur-le-champ, et donna si promptement sa confiance au maire d'Orthez, que nous la voyons, dès 1864, réclamer son appui pour un nouveau journal que veut fonder Tévèque d'Orléans. (2)

De son côté, Chesnelong goûtera vite cette belle intelligence féminine au service d'une âme virile; il ne dédaignera pas de lui communiquer peu à peu ses projets de défense religieuse, de lui exposer même ses vues politiques, si bien qu'après de nombreuses années de lettres échangées et de pensées mises en commun, elle

(1) Elle y signait ses artii-les d'un psemlonyme qu'elIt» n rrunlé depuis lors : M. de Marcey.

(2) C'était le jtuirnal Le Français.

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se trouvera en mesure de retracer, dans une série d'articles biographiques, une carrière qu'elle a suivie pas à pas.

Hautement apprécié de ses concitoyens, chéri de sa famille, entouré d'âmes d'élite, Chesnelong se fût repris peut-être au charme des joies mortelles : Dieu y pourvut. Au mois de janvier 1860, un de ses fils, charmant enfant de onze ans, rejoignit dans l'éternité l'aïeule récemment disparue.

Rien ne pouvait déchirer plus cruellement le cœur du père ; le chrétien se courba humblement sous la main divine. (( Nous étions trop heureux, écrivit-il à M. de Ribes. Tout semblait nous sourire, et Dieu ne se lassait pas de nous bénir. J'étais si fier de cette couronne d'enfants, forts au point que leur santé ne me donnait pas d'inquiétude, si bons, que leur avenir ne m'offrait c^ue des espérances !... Hélas ! nous avons dû subir, nous aussi, la loi du Calvaire. Dieu, comme tu le dis, a prélevé la dîme sur tous ces chers trésors dont j'étais entouré... 'Quel malheur, pourtant ! Un esprit si vif, un si excellent cœur, une nature si intelligente et si sympathique, tous ces aimables dons et mille autres encore. Dieu les avait prodigués à mon pau\Te enfant. Tout est brisé ! Il ne sera plus la joie de notre foyer ; nous ne recevrons plus ses gentilles et affectueuses caresses ; il ne nous enchantera plus par sa franche gaîté et ses heureuses saillies ! Tous les rêves que j'avais déjà formés pour lui, la tombe les a à jamais engloutis !.. Dieu l'a voulu, mon cher ami. Dieu l'a voulu ! Je me courbe avec respect sous sa volonté sainte ; mais la nature souffre, elle souffre horriblement ; pardonne-moi de te faire entendre le cri de ses angoisses ( 1 ) ! «

La foi aux éternelles réunions et la tendresse des survivants finirent par adoucir la plaie. D'ailleurs, tout

(1) Lt'ttro inédite rlii 20 janvier I8G0.

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en pleurant ses morts, Chesnelong était toujours obligé de servir les intérêts de la ville et de surveiller la marche de sa maison.

Ses fonctions de maire l'avaient mis en relation avec un ancien député d'Orthez, M. Liadières. Jadis orléaniste convaincu, auteur d'écrits consacrés à la défense du régime constitutionnel, admis dans l'intimité de Louis-Philippe, il avait contribué à décider les préférences de Chesnelong en faveur d'une monarchie issue des deux branches réunies de la maison de Bourbon. Déçu dans ses espérances d'homme public, il se consolait en composant des pièces de théâtre.

Son opposition à l'Empire lui fît abandonner complè tement la vie politique. Orthez fut alors représenté, au Corps législatif, par un homme de mérite supérieur, que nous avons déjà rencontré au Conseil général, M. Larrabure. C'était un propriétaire béarnais qui, dans son domaine d'Argagnon, avait depuis longtemps conquis, par son dévouement aux intérêts des hunlbles, une large et saine popularité.

« Ayant le goût et l'expérience des affaires, alliant l'indépendance d'un caractère élevé à des sentiments très conservateurs, une dignité parfaite à une exquise courtoisie, rehaussant toutes ces qualités par une distinction naturelle et par une grâce de manières qui n'avait rien d'apprêté et qui semblait être l'expression spontanée de sa bienveillance, vrai type de loyauté et d'homieur. il était sûr dans ses amitiés, noblement désintéressé dans ses dévouements, plein de charme dans ses relations (1). »

Malheureusement, il n'était plus jeune, et, l'âge venant, il se prêtait plus difficilement aux sollicitations et autres démarches fastidieuses qu'impose la vie de député. L'immensité de la tâche, telle que l'avait faite sa

( 1 ) Ch. Chesnelong, Mémoires inédite, t. l, p l.l

consciencieuse activité, l'efifrayait. Ayant vu à l'œuvre le jeune maire d'Orthez, bon juge de cette capacité hors ligne, qu'il estimait à l'étroit dans des fonctions secondaires, il eut l'idée de renoncer à son siège de député, et de l'ofîi'ir à Chesnelong.

Le maire d'Orthez n'avait jamais ambitionné un grand rôle. Satisfait de l'estime que lui attiraient ses services dans sa modeste sphère d'action, plus que jamais sensible aux charmes de la vie de famille, soucieux surtout d'assurer l'avenir de ses enfants par la prospérité de son commerce, il refusa d'aliéner son indépendance. D'autres motifs encore lui commandaient, pour le moment, la réserve. On en trouvera le détail dans les hgnes suivantes, qu'il adressait, le 8 février 1863, à un de ses amis.

(( Mon excellent vieux père jouit d'une verte vieillesse. Le voilà dans sa soixante-dix-neuvième année, conservant la même lucidité d'esprit, la même richesse de cœur, la même fermeté de caractère, le même besoin de travail que dans la maturité de l'âge, et, malgré ses forces déchnantes, en possession de la meilleure santé que je lui aie connue. C'est un bienfait de la Providence, dont je la remercie chaque jour. ]\Ia femme est toujours l'ange du foyer, comme mon père en est le pontife, et elle me fournit souvent l'occasion de me confirmer dans cette conviction, qu'il y a chez les femmes une puissance de vertu, une perfection de qualités à laquelle, nous autres hommes, nous sommes impuissants à atteindre. »

Puis, après avoir rappelé la joie quo lui donnent ses enfants, dont l'aîné, Joseph, vient de conquérir le baccalauréat, et va désormais Ui s()ula<r<'r dans sa tâche, il ajoute :

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