CHAPITRE ni
« Tout humblo qu'est cette vie, je la trouve bonne, elle me suffit, et point ne voudrais en échanger les conditions. On m'a fait de très honorables instances pour remplacer à la Chambre M. Larrabure, qui est fatigué de ce mandat. J'en ai été très flatté et très reconnaissant ; mais ma résolution est bien prise : je refuse. Le devoir me retient ici, où je suis nécessaire à Joseph, pour l'initier à ma profession, et à mes autres enfants, pour diriger leur éducation et assurer leur avenir par mon travail. Voilà ma première raison, et elle dispense de toutes autres ; mais, lors même que j'aurais été aussi libre de mes résolutions que je le suis peu, j'aurais éprouvé une telle répugnance à changer ma vie, je suis tellement empêtré dans mes habitudes, dans mon traintrain d'affaires et d'affections, que, je le dis en toute sincérité, je n'aurais pas, quand même, ouvert la main pour saisir l'occasion. D'ailleurs, et pour ne rien celer, la politique du gouvernement est trop peu en harmonie avec mes idées, mon culte de la liberté s'accommode si mal du jacobinisme impérialiste, que, malgré mon dévouement à Tétat de choses actuel par esprit d'ordre, par fidélité au serment et par horreur pour toute révolution nouvelle, je n'aurais pas pu accepter, pour un poste si éminemment politique, le patronage du gouvernement, et la preuve que je suis dans le vrai de ma situation, c'est que ma détermination ne m'a procuré aucune hésitation, et ne me laisse pas une ombre de regret (1). »
(1) Lfi 12 février suivant, c'est à M. Larrabure lui-iucme que C'hesnclong exprime les motifs de son refus. Sans invoquer toutes les raisons exposées ci-dessus, il e?t plus catégorique encore et plus absolu : < Merci, dit-il, de vos bonnes intentions pour moi ; elles me sont depuis longtemps connues. Mais je ne piii^ pas et je ne dois pas aspirer à cette situation. Je ne le puis pas, parce que je suis engagé dans une exploitaion commerciale dont je suis l'àn^e et le bras, parce que je ne pourrais pas la négliger pendant une partie notable de l'année sans en compromettre la marche et le succès ; parce que mon digne père est trop âgé pour suppléer à mon absence ;
Un tel homme ne présentait guère l'étoffe d'un candidat officiel ; l'opposition ne pouvait pas davantage compter sur lui, et ses devoirs de famille semblaient devoir l'écarter à jamais du Corps législatif.
Cependant M. Larrabure ne renonçait pas à l'avoir pour successeur. Décidé à quitter son poste au plus tôt. il redoutait de voir élire à sa place un homme étranger au pays et sans autre titre que la faveur impériale ; il ne voulait pas d'un « chambellan. »
Le nouveau préfet des Basses-Pyrénées, ^I. d'Auribeau, entrait parfaitement dans ses vues. Il désirait, ou le maintien de M. Larrabure au Corps législatif, ou son remplacement par Chesnelong.
Une conversation qu'il eut, en mars 1863, avec le député fatigué de sa tâche dévoile la conspiration qui s'ourdissait alors contre le maire d'Orthez. Voici
parce que, à partir de l'an prochain, je tais entrer mon fils aîné dans cette carrière, et qu'il aura besoin de moi p(nir diriger ses débuts ; parce que Dieu a daigné bénir jusqu'ici mon travail, ciue je dois à ma profession l'aisance dont je jouis et la modeste situation qu'il me sera donné de transmettre à mes enfants ; parce que, enfin, sans me plaindre de ma position (Dieu m'en garde !), sans envier une position supérieure (Dieu m'en garde plu.s encore !), je suis en marche, mais je ne suis pas arrivé, et que, sans ambition pour moi-même, croyez-le bien, je suis tenu d'améliorer par mon labeur de chaque jour l'axonir des six enfants que la bonté de Dieu m'a conservés.
Je ne le dois pas, parce que les nécessités de ma situation sont des devoirs de père de famille auxquels ma conscience m'interdirait de me soustraire, alors même que mon cœur ne me porterait pas à les accepter dans toute leur plénitude.
Je devais ces explications à \'otrp indulgente amitié ; je vous les donne en toute sincérité, après y axoir mûrement réfléchi ; et, sans m'arréter ù bien d'autres considérations secondaires, .«^ans même parler de ii:on défaut de préparation à une mission aussi haute, je \'oiis répète, avec l'accent d'une résolution irrévocaltlement arrêt<^, que je sui.s contraint de décliner rhonneur et la diarge de yous succéder. Mais ce que je ne \ous dirai jamais assez, au gré de mon cœur, c'est le sentiment de reconnaissance profonde et ineffaçable que vos vues Fur moi, si bienveillantes et si dévouées.'m'ont inspiré à tout jamais. r> — Lettre inédite.