CHAPITRE XXI
Ses amis de jeunesse ont deviné cette angoisse. Aussi ont-ils choisi cette date pour lui faire adresser un hommage dont l'unanimité et l'éclat puissent dissiper la tristesse du retour.
Arrivé à Pau, il se voit entouré par une foule en habits de fête, et conduit, au milieu des vivats, à l'hôtel Gassion, où l'accueillent toutes les notabilités du département. Il sait, par d'affectueuses indiscrétions, la manifestation qui se prépare. Fiers de l'éminent orateur et du grand homme de bien qui, depuis quarante ans, les représente dans les Chambres françaises, ses compatriotes ont demandé à un jeune sculpteur de la région de fixer ses traits dans le marbre, et ils vont lui remettre, dans cette réunion solennelle du 21 août 1890, le buste qui redira à ses enfants la reconnaissance et la sympathie de toute une province.
Après la présentation dans des salons où des massifs de fleurs mêlent leur note d'allégresse à celle des vieilles mélodies béarnaises, on découvre l'effigie de Chesnelong. C'est une œuvie sincère, de giand caractère et de puissante expression. Elle a été le dernier effort du jeune artiste, M. Etchetto. Dévoré par la maladie autant que par la passion de son art, il y a mis néanmoins toute la vigueur d'un talent qui le plaçait déjà parmi les maîtres.
Le front large et dénudé, le regard à la • fois clair et profond, la lèvre inférieure proéminente révèlent l'intelhgence rayonnante et l'énergique volonté, comme la gravité calme des traits dénote la bonté foncière d'une âme maîtresse d'elle-même. Sur le socle, le sculpteur a gravé cette légende : Pro Deo et patria. Ce sont les deux grands amours, c'est la vie entière de son modèle.
L'heure est venue des discours. Un témoin des débuts de Chesnelong au conseil général, M. Barberen, salue la carrière parlementaire de son ancien collègue. Un autre
membre de l'Assemblée départementale, M. Caremae, célèbre surtout en lui le défenseur de la liberté d'enseignement. On associe son nom à ceux d'O'Connell, de Berryer, de Montalembert. La multitude acclame, frémissante ; cette manifestation est vraiment le geste sincère et très noble de tout un pays.
n n'en fallait pas tant poui" remuer à fond l'âme si vibrante du héros de la fête. Aussi de quel cœur, après avoir remercié les orateurs et l'assemblée entière, il célèbre la petite patrie !
« Dieu s'est plu à la revêtir de splendeur et à l'envelopper de charmes. Une lumière où de douces teintes se mêlent à des jets éblouissants ; des coteaux superposés qui, dans leur variété pittoresque, offrent les plus divers et les plus riants aspects ; à travers des plaines dont la fécondité réjouit le regard, des eaux rapides et transparentes où le soleil semble refléter ses rayons avec une amoureuse complaisance : partout la vie, le mouvement ; des horizons qui, par leur vaste étendue, sollicitent l'âme aux hautes pensées, ou qui, par la grâce de leurs contours, paraissent faits pour verser dans le cœur le rafraîchissement de suaves impressions ; dépassant ces horizons, ce merveilleux couronnement de montagnes qui dissimulent l'aridité du roc, tantôt sous un manteau de neige, tantôt sous des bosquets de verdure ; sur les côtes basques, là où la terre s'arrête, les plages incomparables de Biarritz, de Saint- Jean de Luz et de Hendaye, qui sont comme un coin d'océan où l'immensité vivante de la mer se déploie, avec son mouvement perpétuel et ses bruits imposants, en face de l'immobilité silencieuse des montagnes, n'est-ce pas là notre beau Béarn et notre beau pays basque ? (1) »
De frénétiques bravos accueillent cet hommage à
(1) Réunion du 21 août 1890, à Voccaaion du buste offert à M. le sénateur Cheenelong, p. 20. — Pau, Imprimerie Vigiiancour.