CHAPITRE XXII
taisant défaut à sa poitrine usée, il ne puisse plus exprimer à ses collègues ses prévisions et ses frayeurs.
Son discours de 1893 n'est que la suite d'une série d'études poursuivies pendant vingt ans, et dont le recueil formerait un tableau complet de l'histoire économique de la République à ses débuts.
Toutes les fautes commises de 1879 à 1890, il les avait combattues dès l'origine. Il en avait signalé d'avance les résultats avec une intuition presque prophétique ; il avait indiqué les moyens de les prévenir. Ses discours de cette période annoncent, avec une précision absolue, à partir de quelle date — 1885 — le parti républicain, ayant dévoré les réserves accumulées par les conservateurs de l'Assemblée Nationale, se trouvera aux prises avec des difficultés inextricables. Il adjure qu'on s'arrête avant d'avoir alourdi la dette d'un poids écrasant. Sans aller jusqu'à prévoir encore le chiffre de sept milliards qui, en 1894, se dressera comme une nouvelle menace, il dénonce en termes pressants la course à la banqueroute.
Pour éviter l'abîme, les auteurs du déficit cherchent des expédients. On songe à établir un impôt sur la rente française ; mais cet impôt serait contraire au droit, à la justice, à l'intérêt bien compris de l'État, comme à l'autorité morale et à l'intégrité de son crédit. Il est question de remplacer la contribution personnelle mobilière et celle des portes et fenêtres par une taxe d'habitation qui sera déjà un impôt progressif. Le mot n'est pas encore dans le projet ; mais la brèche est faite, et, la chose une fois introduite, on n'hésitera pas à en afficher prochainement l'étiquette. C'est ce qui résulte d'un article publié par Chesnelong dans le Correspondant, en 1890, sur les projets fiscaux du gouvernement.
NuUe étude sur la question ne contient des aperçus plus nets, ni de plus graves avertissements.
Cinq ans plus tard, en 1895, les prévisions du courageux sénateur se réalisent : le gouvernement présente un projet d'impôt successoral progressif. Chesnelong s'élance alors à la tribune pour barrer le passage à cette invasion redoutée : « Vos embarras financiers de cette année, dit-il, vous ont fait présenter ce premier essai d'impôt socialiste. D'autres embarras surgiront, et il sera si commode de se procurer de nouvelles ressources en élevant la progression ! On n'y manquera pas... Vous ne le ferez pas vous-mêmes ; vos successeurs s'en chargeTont ; la progression relativement modérée d'aujourd'hui conduira à la progression immodérée de demain... Quand vous en serez là, le socialisme d'État sera fait, et c'est l'impôt progressif qui l'aura fait (1). »
Mais les convents maçonniques réclament. Pour réaliser leur programme : construction de palais scolaires, entretien d'un personnel laïque dans les nouvelles écoles, création de sinécures à l'usage des serviteurs des Loges, il faut beaucoup d'argent.
Les congrégations, déjà traquées, en partie ruinées, se priveront du pain quotidien pour contenter la rapacité de leurs spoliateurs. On poursuit contre elles l'application du « droit d'accroissement. » Cette iniquité ne passera pas au Sénat sans que Chesnelong la stigmatise d'un dernier cri de son âme d'honnête homme : (( Réfléchissez-y bien. Quand le droit n'est pas inflexiblement maintenu au profit de tous, il n'est efficacement garantipour personne (2). »
Mais ces discussions juridiques longues et serrées, ces envolées d'un esprit toujours lucide et d'un cœur toujours jeune, qui nécessitent de pénibles efforts de voix, sont désormais au-dessus des forces d'un vieillard de soixantetreize ans. Il est parfois obligé de demander au Sénat
(1) Séance du 1" ayril 1895.
(2) Séance du 8 avril 189.'>.